Qui régule quoi
La régulation du paiement européen se répartit sur trois étages institutionnels. L'Union européenne fixe le cadre, par ses directives et ses règlements ainsi que par les standards techniques de l'EBA. Les autorités nationales agréent et supervisent les acteurs, tandis que les banques centrales surveillent les infrastructures et les instruments. La France y ajoute une instance d'observation qui lui est propre, l'OSMP.
De la DSP1 à la DSP2 : l'ouverture du marché
La DSP1 (directive 2007/64/CE, transposée en France en 2009) fonde le marché unique des paiements. Elle crée le statut d'établissement de paiement, qui met fin au monopole bancaire sur les services de paiement. Elle pose également le socle juridique du SEPA, avec des règles communes d'exécution, de délais et de responsabilité. Ce statut a permis l'éclosion des premiers PSP non bancaires européens.
La DSP2 (directive 2015/2366, applicable depuis le 13 janvier 2018) élargit ce cadre à l'accès aux comptes bancaires eux-mêmes. Deux nouveaux métiers régulés y apparaissent, l'initiation de paiement (PISP) et l'information sur les comptes (AISP). Les banques doivent servir ces deux métiers au moyen d'API dédiées, sans qu'un contrat préalable soit exigé du prestataire tiers. L'open banking réglementaire européen naît de cette obligation.
- Authentification forte (SCA) obligatoire pour l'accès aux comptes et les paiements électroniques (détaillée à la section suivante).
- Encadrement des frais : interdiction de la surfacturation des paiements par carte consommateur (art. 62), partage des frais SHA par défaut dans l'UE.
- Responsabilité renforcée : franchise porteur ramenée de 150 € à 50 €, remboursement des opérations non autorisées à J+1, renversement de la charge de la preuve vers le PSP.
- Restriction de l'exemption d'agent commercial, l'onde de choc réglementaire des marketplaces (cf. topic accepteur-acquéreur-PSP).
- Passeport renforcé et registre EBA : supervision coordonnée des acteurs paneuropéens.
SCA : l'authentification forte du client
La SCA (Strong Customer Authentication) est l'obligation de combiner au moins deux facteurs indépendants parmi trois catégories : connaissance (code, mot de passe), possession (téléphone enrôlé, carte), inhérence (biométrie). Les RTS de l'EBA qui la précisent s'appliquent depuis le 14 septembre 2019. Le plan de migration du e-commerce français s'est achevé en 2021. Le paiement e-commerce français repose en pratique sur 3-D Secure v2, la validation se faisant dans l'application bancaire par biométrie, ou par un code reçu associé à un mot de passe.
| Exemption | Conditions | Plafond | Qui porte la fraude ? |
|---|---|---|---|
| Faible montant (LVP) | ≤ 30 €, avec compteurs : max 5 opérations ou 100 € cumulés depuis la dernière SCA | 30 € | L'émetteur (s'il accorde l'exemption) |
| Analyse de risque transactionnelle (TRA) | Taux de fraude du PSP demandeur sous les seuils réglementaires | 100 € (taux ≤ 0,13 %), 250 € (≤ 0,06 %), 500 € (≤ 0,01 %) | Le PSP qui invoque l'exemption |
| Bénéficiaire de confiance | Commerçant inscrit sur liste blanche par le porteur auprès de sa banque | Aucun | L'émetteur |
| Paiements récurrents | Montant fixe : SCA à la première opération uniquement | Aucun | Selon l'opération initiale |
| MIT (Merchant Initiated Transactions) | Hors champ SCA : opération initiée par le commerçant sans le porteur (abonnement à montant variable...), adossée à un mandat authentifié | – | Le commerçant en cas de contestation |
| MOTO / cartes anonymes | Vente à distance par téléphone/courrier : hors champ | – | Le commerçant |
La fraude s'est déplacée sur 2023-2026 vers la manipulation du client lui-même. Le spoofing téléphonique de faux conseillers bancaires, la fraude au président et les faux liens de livraison relèvent de cette catégorie, dans laquelle la victime authentifie elle-même l'opération contestée. Le paquet DSP3/RSP prévoit d'y répondre : remboursement en cas d'usurpation d'identité du personnel bancaire, partage de données de fraude entre PSP, obligations des opérateurs télécoms et des plateformes.
Le règlement Interchange (IFR, 2015)
Le règlement (UE) 2015/751 du 29 avril 2015 (Interchange Fee Regulation) encadre directement le prix de l'interchange dans le modèle à quatre coins. Fixé collectivement avant ce texte, l'interchange fonctionnait comme un prix plancher répercuté aux commerçants. Le législateur l'a plafonné pour les cartes de particuliers : 0,2 % du montant pour les cartes de débit, 0,3 % pour les cartes de crédit. Ces plafonds s'appliquent depuis le 9 décembre 2015.
- Séparation scheme / processing (art. 7) : les schemes doivent séparer comptablement et organisationnellement la gestion de la marque et le traitement des transactions, pour ouvrir le processing à la concurrence.
- Choix de la marque sur carte cobadgée (art. 8) : ni le scheme ni l'émetteur ne peuvent imposer le routage ; commerçant et porteur ont chacun leur mot à dire, clef de voûte de la coexistence CB/Visa/Mastercard.
- Assouplissement de la règle « honor all cards » (art. 10) : un commerçant peut accepter les cartes de débit d'une marque sans être contraint d'accepter ses cartes de crédit ou commerciales (l'acceptation reste liée au sein d'une même catégorie).
- Transparence (art. 9 et 12) : facturation détaillée par catégorie de cartes (unblending) sur demande du commerçant, information transaction par transaction.
| Avant IFR (2014) | Après IFR (2016+) | |
|---|---|---|
| Interchange | ≈ 0,50 à 1,00 € selon les pays | 0,30 € max |
| MSC totale typique | ≈ 0,90-1,20 € | ≈ 0,50-0,80 € |
| Bénéficiaire de la baisse | – | Commerçants (répercussion aux consommateurs débattue) |
Le règlement virements instantanés (2024)
Le règlement (UE) 2024/886 du 13 mars 2024 (Instant Payments Regulation) est entré en vigueur le 8 avril 2024. Il fait du virement instantané une obligation légale pour tous les PSP de l'UE offrant le virement classique, alors qu'il ne constituait jusque-là qu'une option commerciale. Le SCT Inst, schéma EPC lancé en 2017, met les fonds à disposition en moins de 10 secondes, 24/7/365. Le texte vise deux freins historiques : la disponibilité, toutes les banques n'étant pas joignables, et le prix, souvent de ~1 € par virement instantané en France avant ce texte.
| Échéance | Obligation | Qui est concerné |
|---|---|---|
| 9 janvier 2025 | Recevoir des virements instantanés + tarification ≤ virement classique | PSP de la zone euro |
| 9 octobre 2025 | Émettre des virements instantanés + vérification du bénéficiaire (VoP) sur tous les virements + screening sanctions quotidien (et non plus par transaction) | PSP de la zone euro |
| 9 janvier 2027 | Recevoir + parité tarifaire | PSP des États membres hors zone euro |
| 9 juillet 2027 | Émettre + VoP | PSP des États membres hors zone euro |
POST /verification-of-payee HTTP/1.1
Host: api.banque-beneficiaire.example
{
"iban": "FR7630004000050000123456789",
"name": "SARL DUPONT ET FILS" <- nom saisi par le payeur
}
--> 200 OK
{
"result": "CLOSE_MATCH", <- concordance approchante
"matched_name": "DUPONT & FILS SARL" <- nom reel, affiche au payeur
}
// MATCH : le virement part sans friction
// CLOSE_MATCH: le payeur confirme en connaissance de cause
// NO_MATCH : alerte forte ; s'il force, sa responsabilite s'alourditLes conséquences de cette obligation se propagent à tout l'écosystème. Le virement instantané, devenu universel et facturé au plus comme un virement classique, constitue un rail concurrent de la carte pour le e-commerce, et Wero repose sur cette hypothèse. Il sert aussi de support à la demande de paiement (Request-to-Pay) et de socle probable à l'euro numérique en préparation à la BCE. Pour les trésoriers d'entreprise, il modifie le cash management, avec des paiements de salaires au fil de l'eau et des remboursements immédiats.
DSP3/RSP et l'horizon 2026-2028
La Commission a présenté le 28 juin 2023 le paquet de révision de la DSP2. Il est bâti autour d'une directive DSP3, recentrée sur l'agrément et la supervision des établissements. Il comprend aussi un règlement RSP (règlement sur les services de paiement) directement applicable, qui reprend l'essentiel des règles de conduite : SCA, droits des utilisateurs, open banking. Le paquet fusionne le régime de la monnaie électronique (DME2) dans celui des services de paiement, le statut d'EME ayant vocation à être absorbé.
- Lutte contre la fraude par manipulation : remboursement du client victime d'usurpation de l'identité de sa banque (spoofing), sous conditions ; partage d'informations de fraude entre PSP ; extension de la VoP.
- Open banking renforcé : exigences de performance et de disponibilité des API, tableau de bord des consentements pour l'utilisateur, interdiction des obstacles (frictions) injustifiés, sans standard technique unique imposé, mais avec des exigences de résultat.
- Accès des EP/EME aux systèmes de paiement et aux comptes de banque centrale : réponse au risque de dérisquage bancaire des fintechs (accès aux infrastructures type TARGET encadré).
- SCA ajustée : clarifications sur les exemptions, l'externalisation de l'authentification (délégation aux wallets), l'accessibilité pour les utilisateurs sans smartphone.
- En parallèle : règlement FIDA (accès aux données financières au-delà des comptes de paiement, comme l'épargne, l'assurance ou le crédit) et entrée en application de DORA (résilience opérationnelle numérique, applicable depuis janvier 2025) et de MiCA pour les crypto-actifs, y compris stablecoins de paiement.
Et ailleurs dans le monde. Le même mécanisme, ailleurs.
Le plafonnement réglementaire de l'interchange
Aux États-Unis, le Regulation II de la Réserve fédérale (amendement Durbin) ne plafonne que le débit, et seulement pour les émetteurs détenant au moins 10 Md$ d'actifs : 0,21 $ par opération, plus 0,05 % du montant, plus 0,01 $ d'ajustement anti-fraude si l'émetteur y est éligible. L'interchange des cartes de crédit n'est pas régulé.
https://www.federalreserve.gov/paymentsystems/regii-average-interchange-fee.htm
En Australie, c'est la Reserve Bank of Australia qui fixe les plafonds. Son Conclusions Paper de mars 2026 abaisse au 1er octobre 2026 le plafond des cartes de crédit particuliers domestiques à 0,30 % et celui du débit et prépayé à 8 cents ou 0,16 % (contre 10 cents ou 0,20 %) ; les cartes commerciales restent à 0,80 % et les cartes émises à l'étranger acquises en Australie sont plafonnées à 1,0 % à compter du 1er avril 2027.
https://www.rba.gov.au/payments-and-infrastructure/review-of-retail-payments-regulation/2026-03/conclusions-paper/interchange-fees.html
Au Brésil, la Resolução BCB nº 246 du 26 septembre 2022 plafonne la tarifa de intercâmbio à 0,5 % du montant pour les cartes de débit et 0,7 % pour les cartes prépayées, depuis le 1er avril 2023. Elle remplace le dispositif antérieur qui combinait une moyenne pondérée maximale et une valeur maximale par transaction, et aligne les délais de mise à disposition des fonds aux commerçants.
Banco Central do Brasil, Resolução BCB nº 246 de 26/09/2022
En Inde, le législateur n'a pas plafonné l'interchange : il a supprimé la commission commerçant. L'article 10A du Payment and Settlement Systems Act 2007, introduit par le Finance Act 2019, interdit depuis le 1er janvier 2020 toute facturation au commerçant comme au payeur sur les paiements UPI et les cartes de débit RuPay, soit un MDR à zéro, financé par une prime publique aux acteurs.
Payment and Settlement Systems Act 2007, art. 10A (introduit par le Finance Act 2019) ; Income-tax Act 1961, art. 269SU
L'obligation d'authentification forte pour les paiements électroniques
En Inde, l'équivalent de la SCA s'appelle l'Additional Factor of Authentication et précède le dispositif européen : imposé par la Reserve Bank of India dès 2009, il a été refondu par les Authentication Mechanisms for Digital Payment Transactions Directions publiées le 25 septembre 2025 et applicables au 1er avril 2026. Elles exigent qu'au moins un facteur soit créé dynamiquement pour chaque opération et étendent l'AFA aux paiements transfrontaliers en carte non présente lorsque le commerçant ou l'acquéreur étranger le demande.
https://rbidocs.rbi.org.in/rdocs/PressRelease/PDFs/PR1165D250AB0389BE4D3D9E006CECD26F928E.PDF
Le Royaume-Uni a conservé l'authentification forte après le Brexit : elle reste imposée par les Payment Services Regulations 2017 et les SCA-RTS britanniques, appliqués par la FCA depuis le 14 septembre 2019, avec le même jeu d'exemptions, dont celle du sans-contact au point de vente prévue à l'article 11 des RTS.
https://www.fca.org.uk/firms/strong-customer-authentication
Aux États-Unis, aucune règle fédérale n'impose l'authentification forte : la protection passe par la responsabilité. Le Regulation E (12 CFR 1005.6) plafonne la perte du consommateur à 50 $ s'il signale la perte de son instrument dans les deux jours ouvrés suivant sa découverte, 500 $ au-delà, et lève tout plafond pour les opérations survenues plus de 60 jours après l'envoi du relevé.
https://www.consumerfinance.gov/rules-policy/regulations/1005/6/
Le virement instantané rendu obligatoire et sa tarification
Au Brésil, le Banco Central a rendu l'adhésion au Pix obligatoire pour toute institution autorisée détenant plus de 500 000 comptes clients actifs (Resolução BCB nº 1/2020), et a interdit par la Resolução BCB nº 19/2020 toute tarification du Pix aux personnes physiques et aux entrepreneurs individuels pour l'envoi et la réception de transferts. La gratuité y est une règle prudentielle, pas une offre commerciale.
Banco Central do Brasil, Resolução BCB nº 1 de 12/08/2020 et Resolução BCB nº 19 de 01/10/2020
En Inde, l'UPI, opéré par la National Payments Corporation of India, fonctionne en continu et sa gratuité est inscrite dans la loi : l'article 10A du Payment and Settlement Systems Act 2007 interdit depuis le 1er janvier 2020 toute commission prélevée sur le payeur ou le bénéficiaire d'un paiement UPI. Le débat sur le rétablissement d'un MDR pour les grands commerçants est rouvert depuis 2026.
Payment and Settlement Systems Act 2007, art. 10A (introduit par le Finance Act 2019)
Aux États-Unis, la Réserve fédérale a lancé FedNow le 20 juillet 2023 avec 35 établissements, mais l'adhésion reste volontaire : aucune obligation légale ne contraint une banque à recevoir ou à émettre des paiements instantanés, ni à en aligner le prix sur le virement classique. Le service dépassait 1 500 institutions participantes à l'été 2025.
https://www.frbservices.org/news/fed360/issues/071625/fednow-service-two-years-growth-innovation