Référence🏛️ L'écosystème du paiementIntermédiaire⏱ 16 min de lecture

🌐 Les schemes de paiement

CB, Visa, Mastercard, Amex, schemes domestiques européens et le projet EPI/Wero : qui fixe les règles, route les transactions et compense les flux.

Qu'est-ce qu'un scheme ?

Un scheme (système ou réseau de paiement par carte) est l'organisation qui fournit le cadre rendant l'interopérabilité possible entre émetteurs et acquéreurs. Dans le modèle à quatre coins, il n'émet aucune carte et n'affilie aucun commerçant, ces deux activités revenant à ses membres. Trois fonctions le définissent : un corpus de règles opposables à ses membres, une infrastructure technique de routage et de compensation, et un système de licences contrôlant qui peut émettre et acquérir sous sa marque.

  • Règles : conditions d'acceptation, exigences de sécurité (EMV, PCI DSS via le PCI SSC), règles de litiges et de chargebacks (motifs, délais, arbitrage), obligations de marque (affichage des logos).
  • Routage : les switchs d'autorisation acheminent chaque message vers le bon émetteur à partir du BIN, avec des exigences de disponibilité proches de 99,99 %.
  • Compensation et règlement : calcul des positions nettes, application automatique de l'interchange, instructions de règlement vers les banques de règlement.
  • Licences : licence d'émission (droit de mettre des cartes de la marque en circulation) et licence d'acquisition (droit d'affilier des accepteurs), avec statuts de membre principal (principal member) ou affilié via un principal.
  • Innovation mutualisée : tokenisation réseau (VTS chez Visa, MDES chez Mastercard), 3-D Secure, standards sans contact et Click to Pay.
Le scheme dans la transaction : chef d'orchestre invisible
Acquéreur
Soumet l'autorisation au switch du scheme
Scheme
Identifie l'émetteur (BIN), applique les règles, route
Stand-in processing possible si l'émetteur est indisponible
Émetteur
Répond ; le scheme journalise et redescend la réponse
Scheme
En fin de cycle : compensation multilatérale nette et instructions de règlement
L'interchange est décompté automatiquement
🔑
Le scheme vend de la confiance
Le scheme apporte à ses membres une garantie de règlement. Elle s'énonce ainsi : toute transaction conforme aux règles sera réglée. Cette garantie systémique, assortie d'un mécanisme de résolution des litiges, justifie les frais de scheme et fonde la position centrale qu'occupent ces acteurs. Elle explique également leur supervision par les banques centrales, exercée en zone euro dans le cadre PISA de la BCE.

CB : le scheme domestique français

Le GIE Cartes Bancaires est le scheme domestique français, créé en 1984 par les grandes banques françaises. Il compte parmi les schemes domestiques les plus puissants au monde. Sa création repose sur le principe d'interbancarité totale, selon lequel toute carte CB fonctionne chez tout commerçant CB, quelle que soit la banque émettrice. La France a de ce fait bâti un réseau national unifié, là où d'autres pays ont conservé des systèmes fragmentés.

1984
Création du GIE Cartes Bancaires
GIE CB
≈ 76 M
Cartes CB en circulation
GIE CB, 2024
> 15 Md
Transactions CB annuelles (paiements et retraits)
GIE CB, 2024
≈ 2,5 M
Commerçants et points d'acceptation CB
GIE CB
  • Gouvernance mutualiste : CB est un groupement d'intérêt économique piloté par ses membres, banques historiques mais aussi, depuis l'ouverture réglementaire, établissements de paiement et de monnaie électronique. Il ne poursuit pas de but lucratif propre : les règles et tarifs sont fixés collectivement (sous le contrôle de l'Autorité de la concurrence).
  • Cobadgeage systématique : la quasi-totalité des cartes CB portent aussi une marque internationale (Visa ou Mastercard). En France, la transaction est routée par défaut sur CB ; à l'étranger, sur le réseau international.
  • Interchange bas : sous la pression de l'Autorité de la concurrence (engagements de 2011 ramenant la commission à 0,28 %), puis de l'IFR, l'interchange CB figure parmi les plus bas d'Europe, un avantage de coût structurel pour les commerçants français.
  • Infrastructure : autorisations via le réseau CB, compensation via CORE(FR) opéré par STET ; sécurité historiquement pionnière (la France généralise la carte à puce et le PIN dès le début des années 1990, avant le reste du monde).
Carte co-badgéeune puce, deux applicationsCB · A0000000421010Visa · A0000000031010Mastercard · A0000000041010AID présents dans la puceSélection d'applicationPPSE : liste de candidats, ordre de prioritéRoutage CBréseau domestiqueRoutage Visa / Mastercardréseau internationalpriorité marchandchoix du porteurinterchange plafonné (IFR)frais de scheme domestiquesinterchange identiquefrais de scheme internationauxsurcoût typique : +0,05 à +0,15 pt MSCLe porteur a le dernier mot (IFR art. 8, depuis le 9 juin 2016) ; le marchand ne règle que la priorité d’affichage.
ℹ️
Le choix de la marque au terminal
Depuis l'IFR (art. 8), sur une carte cobadgée, le commerçant peut prioriser une marque et le porteur peut imposer son choix au moment du paiement. Les terminaux français routent en pratique par défaut vers CB, moins cher pour le commerçant. Le porteur peut forcer Visa ou Mastercard par le menu du TPE ou par son wallet. Le paramétrage de ce routage pèse sur la concurrence entre schemes, car chaque point de part de marché de routage déplace des dizaines de millions d'euros de frais.
⚠️
La fragilité du modèle domestique
Le modèle de CB dépend du cobadgeage, puisque ses cartes portent presque toutes une seconde marque internationale. Un basculement des émetteurs vers des cartes mono-marquées Visa ou Mastercard, comparable à celui qu'ont opéré des banques dans plusieurs pays européens, priverait le scheme domestique de son support. Le précédent du Maestro néerlandais et celui des schemes domestiques disparus l'illustrent, avec Laser en Irlande et PIN aux Pays-Bas, remplacé par Maestro puis par le débit Mastercard et Visa. Les wallets tels qu'Apple Pay et le e-commerce, où les marques internationales sont mieux intégrées, constituent les points de pression actuels.

Visa et Mastercard : les réseaux mondiaux

Visa et Mastercard sont deux schemes mondiaux nés d'associations bancaires, BankAmericard en 1958 pour Visa et Interbank/Master Charge en 1966 pour Mastercard. Ils sont ensuite devenus des sociétés cotées, Mastercard en 2006 et Visa en 2008. Visa Europe, restée coopérative bancaire, a été rachetée en 2016 par Visa Inc. pour environ 21 Md€. Ce basculement d'un modèle mutualiste vers un modèle actionnarial explique en partie la dynamique haussière des frais de scheme depuis quinze ans.

VisaMastercard
Cartes en circulation≈ 4,5 milliards≈ 3,5 milliards
ModèleSociété cotée (NYSE), ex-association bancaireSociété cotée (NYSE), ex-association bancaire
Marques débitVisa Debit, V PAY (en extinction)Debit Mastercard, Maestro (retiré depuis 2023)
Tokenisation réseauVTS (Visa Token Service)MDES (Mastercard Digital Enablement Service)
Programmes de surveillance fraudeVAMP (Visa Acquirer Monitoring Program)ECP (Excessive Chargeback Program)
Visa vs Mastercard (ordres de grandeur mondiaux, 2025)
  • Licences : un émetteur ou acquéreur doit obtenir une licence par territoire et par activité. Le principal member traite directement avec le scheme et règle en son nom ; l'affiliate/associate opère sous l'égide d'un principal.
  • Frais : cotisations (assessments, en pb sur les volumes), frais de traitement à la transaction, frais optionnels (tokenisation, données, services fraude) et un arsenal de frais comportementaux (mauvaise qualité de données, taux de reprise excessifs...).
  • Rôle normatif de fait : leurs rules (publiées, plusieurs centaines de pages chacune) et leurs calendriers (dates de bascule 3DS, sunset de Maestro, migration 8-digit BIN en 2022) s'imposent à tout l'écosystème mondial.
⚠️
L'inflation des scheme fees
Les frais de scheme ne sont pas plafonnés par l'IFR, à la différence de l'interchange. Plusieurs régulateurs se sont saisis de cette absence d'encadrement. Le PSR britannique a documenté une hausse de plus de 30 % en termes réels sur 2017-2022, sans amélioration de service correspondante. La Commission européenne a rouvert le dossier à l'occasion de la revue de l'IFR. Pour un marchand, les scheme fees représentent désormais souvent plus que l'interchange sur les transactions intra-européennes.

Amex, Diners, JCB, UnionPay : les autres modèles

Plusieurs réseaux coexistent avec Visa et Mastercard en suivant des modèles différents. American Express, positionné sur le segment premium et le voyage d'affaires, et Diners Club, pionnier historique de 1950 aujourd'hui adossé à Discover, fonctionnent en boucle fermée tripartite, parfois hybridée par des licences locales. JCB au Japon et UnionPay en Chine, premier réseau mondial en nombre de cartes, sont des schemes quadripartites. Leur ancrage domestique est massif et leur acceptation internationale se concentre sur les corridors touristiques.

RéseauModèleQuand l'accepter ?Coût indicatif commerçant
American ExpressTripartite (hybride via licenciés)Clientèle affaires, voyage, haut de gamme1,5 % à 3 %
UnionPayQuadripartite (Chine)Zones touristiques, luxe, duty freeVariable, accords d'acquisition dédiés
JCBQuadripartite (Japon)Tourisme japonais/asiatiqueSouvent via accords avec acquéreurs européens
Discover/DinersTripartite en réseau d'alliancesMarginal en FranceVariable
Réseaux non européens : présence et pertinence pour un commerçant français
ℹ️
L'acceptation de ces réseaux passe presque toujours par le PSP ou l'acquéreur habituel du commerçant, qui agrège les contrats. La décision d'accepter Amex relève dès lors d'un arbitrage économique plutôt que technique. Elle consiste à comparer le surcoût d'acceptation au supplément de chiffre d'affaires que produit le panier moyen supérieur des porteurs Amex. Dans l'hôtellerie et le voyage, cette comparaison penche généralement en faveur de l'acceptation.

Les schemes domestiques européens

Un scheme domestique est un réseau carte national, dont les règles et la gouvernance relèvent des banques d'un seul pays. Plusieurs pays européens en conservent un, presque toujours cobadgé avec Visa ou Mastercard pour les transactions internationales. Ces systèmes partagent les mêmes atouts, des coûts bas, une gouvernance locale et une adaptation fine au marché national. Ils partagent aussi la même vulnérabilité, faite de dépendance au cobadgeage et de sous-investissement dans le e-commerce.

SchemePaysPosition domestiqueParticularité
CBFranceRéseau par défaut de la quasi-totalité des cartes bancairesInterbancarité intégrale depuis 1984, ouvert aux EP/EME
girocardAllemagne≈ 100 millions de cartes, dominant en proximitéLongtemps absent du e-commerce ; cobadgeage historique Maestro remplacé après son retrait
BancontactBelgiqueMajoritaire dans les paiements carte belgesFusion avec Payconiq (app mobile) ; très forte pénétration du paiement mobile domestique
DankortDanemarkScheme national historiqueCobadgé Visa/Dankort ; concurrencé frontalement par le mobile (MobilePay)
PagobancomatItalieRéseau de débit domestiqueAdossé au circuit Bancomat, projets d'extension digitale
MultibancoPortugalRéseau national (cartes + réseau d'automates très riche)Services au-delà du paiement (paiements de factures, références MB)
Principaux schemes domestiques européens (2026)
⚠️
La leçon des disparus
Plusieurs schemes domestiques européens ont disparu ou périclité faute d'avoir suivi le e-commerce et le paiement mobile, parmi lesquels PIN aux Pays-Bas, Laser en Irlande, Switch et Solo au Royaume-Uni. Leur trafic a basculé vers les marques internationales, mieux installées sur ces nouveaux canaux. La perspective d'une Europe des paiements privée d'acteur européen a motivé la création d'EPI.

EPI et Wero : la tentative européenne

L'European Payments Initiative (EPI) est un projet de réseau de paiement paneuropéen, lancé en 2020 par seize grandes banques françaises, allemandes, belges, néerlandaises et espagnoles. Il bénéficie du soutien politique de la BCE et de la Commission européenne. Le volet carte est abandonné en 2022, faute de consensus entre les membres et devant le coût de remplacement des schemes domestiques. EPI se reporte alors sur Wero, un wallet de paiement de compte à compte fondé sur le virement instantané SEPA.

Juillet 2020
Création d'EPI
16 banques fondatrices, siège à Bruxelles. Ambition initiale : carte européenne + wallet.
2022
Abandon du projet carte
Plusieurs banques (notamment espagnoles) se retirent. EPI se recentre sur un wallet account-to-account.
2023
Acquisitions d'iDEAL et Payconiq
EPI rachète le scheme néerlandais iDEAL (Currence) et le luxembourgeois Payconiq, avec leur base technique et leurs utilisateurs existants.
Juillet 2024
Lancement de Wero en P2P
Allemagne d'abord, puis Belgique et France (octobre 2024). Envoi d'argent par numéro de téléphone, réglé en virement instantané.
2025
Ouverture au e-commerce
Premiers déploiements du paiement e-commerce Wero (Belgique et Allemagne en tête), migration progressive d'iDEAL vers Wero aux Pays-Bas.
2026-2027
Cap sur le point de vente
Paiement en magasin, paiements récurrents et fonctionnalités BNPL au programme, le vrai test face à la carte.
> 15 M
Utilisateurs enregistrés Wero revendiqués début 2026 (via les apps bancaires)
EPI, communication 2026
3
Marchés actifs au lancement : Allemagne, France, Belgique (Pays-Bas via migration iDEAL)
EPI
10 s
Fonds disponibles chez le bénéficiaire : la promesse du virement instantané sous-jacent
Scheme SCT Inst
  • Modèle : Wero n'est pas une carte. Pas d'interchange carte, pas de Visa/Mastercard dans la boucle. Le règlement est un SCT Inst entre comptes bancaires, la couche scheme (règles, annuaire, résolution de litiges) étant opérée par EPI.
  • Distribution par les banques : Wero est intégré dans les apps bancaires des banques actionnaires (et en app autonome), un avantage d'enrôlement décisif par rapport aux fintechs.
  • Défis : construire l'acceptation commerçant face à des cartes universellement acceptées, définir une économie attractive pour les banques (le règlement instantané ne porte pas d'interchange), et exister face à Apple Pay/PayPal sur l'expérience utilisateur.
  • Contexte favorable : le règlement européen sur les virements instantanés (2024) rend le rail sous-jacent universel, à un prix qui ne peut dépasser celui du virement classique. L'infrastructure de Wero est désormais une obligation légale pour toutes les banques.
🔑
Ce qu'il faut suivre
Trois indicateurs mesureront la progression de Wero d'ici 2027-2028. Le premier est la part du e-commerce captée dans ses marchés pilotes, l'exemple d'iDEAL montrant qu'un schéma account-to-account peut dominer un marché, avec ≈ 70 % du e-commerce néerlandais. Le deuxième est l'équation économique commerçant, à établir face à des MSC carte déjà basses en Europe. Le troisième est l'arrivée effective au point de vente, où la carte et les wallets NFC bénéficient de l'habitude des porteurs et d'une friction minimale.