Qu'est-ce qu'un scheme ?
Un scheme (système ou réseau de paiement par carte) est l'organisation qui fournit le cadre rendant l'interopérabilité possible entre émetteurs et acquéreurs. Dans le modèle à quatre coins, il n'émet aucune carte et n'affilie aucun commerçant, ces deux activités revenant à ses membres. Trois fonctions le définissent : un corpus de règles opposables à ses membres, une infrastructure technique de routage et de compensation, et un système de licences contrôlant qui peut émettre et acquérir sous sa marque.
- Règles : conditions d'acceptation, exigences de sécurité (EMV, PCI DSS via le PCI SSC), règles de litiges et de chargebacks (motifs, délais, arbitrage), obligations de marque (affichage des logos).
- Routage : les switchs d'autorisation acheminent chaque message vers le bon émetteur à partir du BIN, avec des exigences de disponibilité proches de 99,99 %.
- Compensation et règlement : calcul des positions nettes, application automatique de l'interchange, instructions de règlement vers les banques de règlement.
- Licences : licence d'émission (droit de mettre des cartes de la marque en circulation) et licence d'acquisition (droit d'affilier des accepteurs), avec statuts de membre principal (principal member) ou affilié via un principal.
- Innovation mutualisée : tokenisation réseau (VTS chez Visa, MDES chez Mastercard), 3-D Secure, standards sans contact et Click to Pay.
CB : le scheme domestique français
Le GIE Cartes Bancaires est le scheme domestique français, créé en 1984 par les grandes banques françaises. Il compte parmi les schemes domestiques les plus puissants au monde. Sa création repose sur le principe d'interbancarité totale, selon lequel toute carte CB fonctionne chez tout commerçant CB, quelle que soit la banque émettrice. La France a de ce fait bâti un réseau national unifié, là où d'autres pays ont conservé des systèmes fragmentés.
- Gouvernance mutualiste : CB est un groupement d'intérêt économique piloté par ses membres, banques historiques mais aussi, depuis l'ouverture réglementaire, établissements de paiement et de monnaie électronique. Il ne poursuit pas de but lucratif propre : les règles et tarifs sont fixés collectivement (sous le contrôle de l'Autorité de la concurrence).
- Cobadgeage systématique : la quasi-totalité des cartes CB portent aussi une marque internationale (Visa ou Mastercard). En France, la transaction est routée par défaut sur CB ; à l'étranger, sur le réseau international.
- Interchange bas : sous la pression de l'Autorité de la concurrence (engagements de 2011 ramenant la commission à 0,28 %), puis de l'IFR, l'interchange CB figure parmi les plus bas d'Europe, un avantage de coût structurel pour les commerçants français.
- Infrastructure : autorisations via le réseau CB, compensation via CORE(FR) opéré par STET ; sécurité historiquement pionnière (la France généralise la carte à puce et le PIN dès le début des années 1990, avant le reste du monde).
Visa et Mastercard : les réseaux mondiaux
Visa et Mastercard sont deux schemes mondiaux nés d'associations bancaires, BankAmericard en 1958 pour Visa et Interbank/Master Charge en 1966 pour Mastercard. Ils sont ensuite devenus des sociétés cotées, Mastercard en 2006 et Visa en 2008. Visa Europe, restée coopérative bancaire, a été rachetée en 2016 par Visa Inc. pour environ 21 Md€. Ce basculement d'un modèle mutualiste vers un modèle actionnarial explique en partie la dynamique haussière des frais de scheme depuis quinze ans.
| Visa | Mastercard | |
|---|---|---|
| Cartes en circulation | ≈ 4,5 milliards | ≈ 3,5 milliards |
| Modèle | Société cotée (NYSE), ex-association bancaire | Société cotée (NYSE), ex-association bancaire |
| Marques débit | Visa Debit, V PAY (en extinction) | Debit Mastercard, Maestro (retiré depuis 2023) |
| Tokenisation réseau | VTS (Visa Token Service) | MDES (Mastercard Digital Enablement Service) |
| Programmes de surveillance fraude | VAMP (Visa Acquirer Monitoring Program) | ECP (Excessive Chargeback Program) |
- Licences : un émetteur ou acquéreur doit obtenir une licence par territoire et par activité. Le principal member traite directement avec le scheme et règle en son nom ; l'affiliate/associate opère sous l'égide d'un principal.
- Frais : cotisations (assessments, en pb sur les volumes), frais de traitement à la transaction, frais optionnels (tokenisation, données, services fraude) et un arsenal de frais comportementaux (mauvaise qualité de données, taux de reprise excessifs...).
- Rôle normatif de fait : leurs rules (publiées, plusieurs centaines de pages chacune) et leurs calendriers (dates de bascule 3DS, sunset de Maestro, migration 8-digit BIN en 2022) s'imposent à tout l'écosystème mondial.
Amex, Diners, JCB, UnionPay : les autres modèles
Plusieurs réseaux coexistent avec Visa et Mastercard en suivant des modèles différents. American Express, positionné sur le segment premium et le voyage d'affaires, et Diners Club, pionnier historique de 1950 aujourd'hui adossé à Discover, fonctionnent en boucle fermée tripartite, parfois hybridée par des licences locales. JCB au Japon et UnionPay en Chine, premier réseau mondial en nombre de cartes, sont des schemes quadripartites. Leur ancrage domestique est massif et leur acceptation internationale se concentre sur les corridors touristiques.
| Réseau | Modèle | Quand l'accepter ? | Coût indicatif commerçant |
|---|---|---|---|
| American Express | Tripartite (hybride via licenciés) | Clientèle affaires, voyage, haut de gamme | 1,5 % à 3 % |
| UnionPay | Quadripartite (Chine) | Zones touristiques, luxe, duty free | Variable, accords d'acquisition dédiés |
| JCB | Quadripartite (Japon) | Tourisme japonais/asiatique | Souvent via accords avec acquéreurs européens |
| Discover/Diners | Tripartite en réseau d'alliances | Marginal en France | Variable |
Les schemes domestiques européens
Un scheme domestique est un réseau carte national, dont les règles et la gouvernance relèvent des banques d'un seul pays. Plusieurs pays européens en conservent un, presque toujours cobadgé avec Visa ou Mastercard pour les transactions internationales. Ces systèmes partagent les mêmes atouts, des coûts bas, une gouvernance locale et une adaptation fine au marché national. Ils partagent aussi la même vulnérabilité, faite de dépendance au cobadgeage et de sous-investissement dans le e-commerce.
| Scheme | Pays | Position domestique | Particularité |
|---|---|---|---|
| CB | France | Réseau par défaut de la quasi-totalité des cartes bancaires | Interbancarité intégrale depuis 1984, ouvert aux EP/EME |
| girocard | Allemagne | ≈ 100 millions de cartes, dominant en proximité | Longtemps absent du e-commerce ; cobadgeage historique Maestro remplacé après son retrait |
| Bancontact | Belgique | Majoritaire dans les paiements carte belges | Fusion avec Payconiq (app mobile) ; très forte pénétration du paiement mobile domestique |
| Dankort | Danemark | Scheme national historique | Cobadgé Visa/Dankort ; concurrencé frontalement par le mobile (MobilePay) |
| Pagobancomat | Italie | Réseau de débit domestique | Adossé au circuit Bancomat, projets d'extension digitale |
| Multibanco | Portugal | Réseau national (cartes + réseau d'automates très riche) | Services au-delà du paiement (paiements de factures, références MB) |
EPI et Wero : la tentative européenne
L'European Payments Initiative (EPI) est un projet de réseau de paiement paneuropéen, lancé en 2020 par seize grandes banques françaises, allemandes, belges, néerlandaises et espagnoles. Il bénéficie du soutien politique de la BCE et de la Commission européenne. Le volet carte est abandonné en 2022, faute de consensus entre les membres et devant le coût de remplacement des schemes domestiques. EPI se reporte alors sur Wero, un wallet de paiement de compte à compte fondé sur le virement instantané SEPA.
- Modèle : Wero n'est pas une carte. Pas d'interchange carte, pas de Visa/Mastercard dans la boucle. Le règlement est un SCT Inst entre comptes bancaires, la couche scheme (règles, annuaire, résolution de litiges) étant opérée par EPI.
- Distribution par les banques : Wero est intégré dans les apps bancaires des banques actionnaires (et en app autonome), un avantage d'enrôlement décisif par rapport aux fintechs.
- Défis : construire l'acceptation commerçant face à des cartes universellement acceptées, définir une économie attractive pour les banques (le règlement instantané ne porte pas d'interchange), et exister face à Apple Pay/PayPal sur l'expérience utilisateur.
- Contexte favorable : le règlement européen sur les virements instantanés (2024) rend le rail sous-jacent universel, à un prix qui ne peut dépasser celui du virement classique. L'infrastructure de Wero est désormais une obligation légale pour toutes les banques.