Pourquoi les marketplaces relèvent d'un cadre spécifique
Une marketplace (place de marché) met en relation des acheteurs et des vendeurs tiers, particuliers, artisans, PME ou marques. Elle encaisse le paiement de l'acheteur avant de le reverser au vendeur, déduction faite de sa commission. Ce passage des fonds par les comptes de la plateforme remplit trois fonctions distinctes. Il garantit l'acheteur, les fonds ne partant qu'après validation ou livraison. Il donne au vendeur un interlocuteur unique pour ses encaissements, ses avoirs et ses litiges. Il permet enfin de prélever la commission au passage, sans facturation séparée ni recouvrement à organiser. Pendant toute la durée de ce passage, la plateforme détient temporairement des fonds qui ne lui appartiennent pas. Cette détention fait entrer son activité dans le champ des services de paiement, dont l'exercice suppose un agrément ou une exemption.
- Détention des fonds : les sommes transitent par un compte que la plateforme contrôle, même quelques heures.
- Pouvoir de disposition : la plateforme décide quand et combien reverser (délais, retenues, litiges).
- Intermédiation financière de fait : l'acheteur est libéré de sa dette envers le vendeur dès qu'il paie la plateforme, ce qui constitue le critère décisif retenu par les régulateurs.
- Risque en cas de faillite : sans protection, les fonds des vendeurs tomberaient dans la masse des créanciers de la plateforme.
Les trois voies de mise en conformité
Une plateforme qui souhaite encaisser pour ses vendeurs dispose de trois options, qui se distinguent par le degré de responsabilité réglementaire qu'elle accepte de porter. Elle obtient son propre agrément d'établissement de paiement (EP) ou de monnaie électronique (EME) ; elle devient agent d'un PSP agréé ; ou elle s'appuie entièrement sur un PSP pour plateformes qui encaisse à sa place. Une quatrième voie existe, l'exemption dite d'agent commercial (article 3.b de la DSP2). Son champ est devenu très étroit. Elle suppose d'agir pour le compte d'une seule des deux parties, le vendeur ou l'acheteur, alors qu'une marketplace typique sert les deux. Depuis la lecture restrictive imposée par la DSP2 et l'ABE, elle ne peut généralement pas le démontrer.
| Critère | Agrément propre | Statut d'agent | PSP pour plateformes |
|---|---|---|---|
| Délai de mise en œuvre | 9 à 18 mois | 2 à 4 mois | quelques semaines |
| Coût initial | élevé (capital + dossier + équipe conformité) | modéré | faible (frais d'intégration) |
| Responsabilité réglementaire | pleine et entière | portée par le mandant, pleinement responsable des actes de son agent (article 20 de la DSP2) | portée par le PSP |
| Détention des fonds | oui, avec cantonnement | au nom du mandant | jamais |
| Marge sur les flux de paiement | maximale | négociée | partage avec le PSP |
| Pour qui ? | très grandes plateformes | plateformes en croissance | immense majorité des cas |
Le cantonnement : protéger les fonds des tiers
Le cantonnement (safeguarding) désigne l'obligation faite à un établissement de tenir les fonds reçus de ses utilisateurs à l'écart de ses fonds propres. Il constitue la contrepartie de l'autorisation de détenir des fonds de clients. L'établissement de paiement doit séparer strictement les sommes reçues pour le compte de ses utilisateurs, quelle que soit la durée pendant laquelle il les conserve. En pratique, les fonds des vendeurs d'une marketplace sont déposés, en application de l'article L. 522-17 du CMF pour les EP et de l'article L. 526-32 pour les EME, sur un compte de cantonnement ouvert auprès d'un établissement de crédit et distinct des comptes d'exploitation du PSP.
- Dépôt ségrégué : compte de cantonnement dédié auprès d'une banque, au plus tard à la fin du jour ouvrable suivant la réception des fonds.
- Alternative : placement en actifs à faible risque, liquides et sécurisés, sur des comptes distincts.
- Autre alternative : couverture par une police d'assurance ou une garantie comparable d'un assureur ou d'un établissement de crédit.
- Rapprochement quotidien : le PSP doit réconcilier en permanence le total des soldes clients et le solde cantonné. Un écart est un incident de conformité majeur.
| Situation | Protection |
|---|---|
| Faillite du PSP (EP/EME) | ✅ Restitution prioritaire des fonds cantonnés, hors masse des créanciers |
| Faillite de la marketplace elle-même | ✅ Les fonds sont chez le PSP, pas dans le bilan de la plateforme |
| Faillite de la banque teneuse du compte de cantonnement | ⚠️ Situation plus complexe : dispersion des dépôts et règles spécifiques de couverture s'appliquent |
| Fraude ou détournement interne au PSP | ⚠️ Le cantonnement réduit le risque mais ne l'annule pas, d'où la supervision du régulateur compétent (l'ACPR en France) |
| Litige commercial acheteur/vendeur | ❌ Hors sujet : c'est le rôle des politiques de la plateforme et du droit de la consommation |
KYC vendeur : l'onboarding sous contrainte LCB-FT
Le PSP qui tient les comptes des vendeurs est assujetti à la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme (LCB-FT). Il doit identifier et vérifier chaque vendeur avant de lui reverser des fonds, contrôle que l'on nomme KYC vendeur (ou KYB, Know Your Business, pour les personnes morales). La conduite de ce contrôle intéresse directement la marketplace, pour deux raisons de nature différente. La fluidité de l'inscription constitue un avantage concurrentiel dans le recrutement des vendeurs. Un KYC bâclé expose par ailleurs le PSP à des sanctions, et avec lui la plateforme dont il porte les encaissements.
- Identité : pièce d'identité du représentant légal (particulier : la personne elle-même), vérifiée par contrôle documentaire ou vidéo-identification.
- Existence de l'entreprise : extrait Kbis ou équivalent, statuts, adresse.
- Bénéficiaires effectifs (UBO) : identification des personnes physiques détenant plus de 25 % du capital ou des droits de vote.
- Compte de reversement : IBAN au nom du vendeur (cohérence titulaire/IBAN, renforcée par la vérification du bénéficiaire, ou VoP, obligatoire depuis octobre 2025).
- Filtrage : listes de sanctions et de gels des avoirs, personnes politiquement exposées (PPE), pays à risque.
- Vigilance continue : surveillance des flux atypiques (montants incohérents avec l'activité, schémas de fraude au triangle, auto-achat).
À ces obligations financières s'ajoute depuis 2023 une obligation fiscale, la directive DAC7 imposant aux plateformes de collecter et de déclarer à l'administration les revenus de leurs vendeurs (voir la dernière section). KYC et DAC7 se recoupent largement, parce que les deux réclament l'identité, l'adresse et les coordonnées bancaires du vendeur. Une architecture soignée mutualise donc la collecte des données (identité, SIREN/NIF, adresse, IBAN) entre les deux dispositifs, en une seule saisie au moment de l'inscription du vendeur.
Splits, commissions et reversements
Le split de paiement consiste à ventiler un encaissement unique entre plusieurs destinataires : les vendeurs (un panier peut en contenir plusieurs), la plateforme (sa commission) et parfois des tiers (transporteur, assurance, franchiseur). Techniquement, le PSP crédite des comptes de paiement (souvent appelés wallets ou balances) ouverts au nom de chaque vendeur. Il exécute ensuite des payouts vers leurs comptes bancaires, selon la fréquence choisie : instantané, quotidien, hebdomadaire, ou conditionné à la livraison suivant une logique d'escrow.
{
"amount": { "currency": "EUR", "value": 12000 },
"reference": "CMD-2026-84512",
"splits": [
{
"account": "seller_8f3a21",
"amount": { "value": 7200 },
"description": "Vendeur A - sneakers"
},
{
"account": "seller_c94d07",
"amount": { "value": 3300 },
"description": "Vendeur B - accessoires"
},
{
"account": "platform_fees",
"amount": { "value": 1500 },
"description": "Commission marketplace 12,5 %"
}
],
"capture": "on_delivery",
"payout_schedule": "T+2_after_capture"
}- Panier multi-vendeurs : un seul débit côté acheteur, N crédits côté vendeurs. Le split doit être exact au centime, remboursements compris.
- Remboursement partiel : reprendre la part du vendeur et recalculer la commission ; certains contrats laissent la commission acquise à la plateforme.
- Escrow / capture différée : les fonds ne sont libérés qu'à la livraison ou à l'expiration du délai de rétractation, un standard sur la C2C (vêtements, billetterie).
- Commission variable : par catégorie, par vendeur, par campagne promotionnelle. Le moteur de split doit être piloté par des règles, pas codé en dur.
- Solde négatif vendeur : un remboursement après payout crée une créance sur le vendeur, à recouvrer sur les ventes suivantes.
Acteurs, DAC7 et tendances
| Acteur | Statut | Positionnement | Exemples de clients |
|---|---|---|---|
| Mangopay | EME agréé au Luxembourg (CSSF) | Spécialiste historique des marketplaces et du wallet en marque blanche, très présent sur la C2C européenne | Vinted, Chrono24, Wallapop |
| Lemonway | EP agréé par l'ACPR | Marketplaces B2B, crowdfunding et plateformes réglementées, plusieurs centaines de plateformes clientes | plateformes de financement participatif françaises |
| Stripe Connect | EME agréé en Irlande | Offre la plus intégrée pour plateformes SaaS et économie à la demande, onboarding vendeur très automatisé | plateformes SaaS, gig economy |
| Adyen for Platforms | Licence bancaire (DNB, Pays-Bas) | Grandes plateformes internationales, acquisition intégrée et omnicanal | grandes plateformes retail et mobilité |
| PayPal Commerce Platform | Licence bancaire (Luxembourg) | Force du réseau d'acheteurs PayPal, historique eBay | marketplaces mid-market |
DAC7 en pratique. Toute plateforme (marketplace de biens, services, location immobilière ou de véhicules) doit déclarer chaque année à l'administration fiscale, avant le 31 janvier, les revenus réalisés par ses vendeurs. La déclaration porte leur identité, NIF, adresse et IBAN. Un double seuil exclut les vendeurs occasionnels de biens, moins de 30 ventes et 2 000 € ou moins dans l'année. Les données circulent ensuite automatiquement entre administrations de l'UE. La marketplace doit bloquer le vendeur qui refuse de fournir ses informations fiscales, ce qui rattache la conformité fiscale au parcours d'inscription décrit plus haut.
Et ailleurs dans le monde. Le même mécanisme, ailleurs.
La protection des fonds encaissés pour le compte de vendeurs tiers
Au Royaume-Uni, le cantonnement relève de la regulation 23 des Payment Services Regulations 2017 et de la regulation 20 des Electronic Money Regulations 2011, complétées par le chapitre CASS 15 du manuel de la FCA. L'établissement choisit entre la ségrégation des fonds sur un compte distinct et leur couverture par une police d'assurance ou une garantie comparable d'un assureur ou d'un établissement de crédit. L'obligation naît dès que l'établissement est en droit de recevoir les fonds, souvent au moment où ils sont crédités sur un compte à son nom.
https://www.fca.org.uk/firms/emi-payment-institutions-safeguarding-requirements
Aux États-Unis, il n'existe pas d'agrément fédéral : encaisser pour le compte de tiers suppose une licence de money transmitter délivrée État par État, sur le modèle du Money Transmission Modernization Act de la Conference of State Bank Supervisors. Sa section 10.03 impose de détenir en permanence des « permissible investments » dont la valeur de marché, calculée selon les US GAAP, n'est pas inférieure au total des obligations de transmission en cours ; ces actifs sont réputés détenus en trust au bénéfice des porteurs en cas d'insolvabilité et échappent à toute saisie par les autres créanciers.
Conference of State Bank Supervisors, Money Transmission Modernization Act, section 10.03, https://www.csbs.org/sites/default/files/2023-02/CSBS%20Money%20Transmission%20Modernization%20Act.pdf
Au Brésil, la protection ne repose pas sur un compte de cantonnement mais sur la loi elle-même. L'article 12 de la Lei nº 12.865/2013 dispose que les fonds détenus en conta de pagamento « constituem patrimônio separado » de celui de l'instituição de pagamento, ne répondent d'aucune de ses obligations, ne peuvent faire l'objet d'aucune saisie ni séquestre pour ses dettes, ne composent pas son actif en cas de faillite ou de liquidation et ne peuvent être donnés en garantie.
Lei nº 12.865, de 9 de outubro de 2013, art. 12, https://www.planalto.gov.br/ccivil_03/_ato2011-2014/2013/lei/l12865.htm
À Singapour, le Payment Services Act 2019 impose au licencié de traiter les sommes reçues comme appartenant au client, de les déposer sur un compte de trust ouvert auprès d'une safeguarding institution et de ne jamais les mêler à ses propres fonds. Le passage au statut de major payment institution, qui déclenche l'obligation, intervient au-delà des seuils de la section 6(5) de la loi : 3 M S$ de transactions mensuelles pour un type d'activité, 6 M S$ pour deux ou plus, ou 5 M S$ de monnaie électronique en circulation quotidienne.
Monetary Authority of Singapore, Guidelines on Licensing for Payment Service Providers (PS-G01), https://www.mas.gov.sg/regulation/payments/licensing-for-payment-service-providers
L'obligation déclarative des plateformes sur les revenus de leurs vendeurs
Au Royaume-Uni, les mêmes règles modèles de l'OCDE sont transposées par les Platform Operators (Due Diligence and Reporting Requirements) Regulations 2023 : la déclaration est adressée à HMRC au plus tard le 31 janvier suivant l'année civile. L'exemption des petits vendeurs, moins de 30 ventes et 2 000 € (environ 1 700 £) ou moins, ne vaut que pour la vente de biens : elle ne s'applique ni aux services, ni à la location de moyens de transport, ni à la location immobilière.
https://www.gov.uk/guidance/reporting-rules-for-digital-platforms
Aux États-Unis, l'obligation porte sur les encaissements et non sur les revenus, via le formulaire 1099-K. Le One, Big, Beautiful Bill de 2025 a rétabli rétroactivement le seuil antérieur : une plateforme ne déclare à l'IRS que si les paiements dépassent 20 000 $ ET plus de 200 transactions pour un même bénéficiaire. Les encaissements par carte de paiement restent, eux, déclarés sans aucun seuil.
Internal Revenue Service, https://www.irs.gov/newsroom/irs-issues-faqs-on-form-1099-k-threshold-under-the-one-big-beautiful-bill-dollar-limit-reverts-to-20000
En Australie, le Sharing Economy Reporting Regime oblige les electronic distribution platforms à déclarer à l'ATO deux fois par an (le 31 janvier pour les transactions de juillet à décembre, le 31 juillet pour celles de janvier à juin), sans seuil de minimis excluant les petits vendeurs. Le régime, entré en vigueur le 1er juillet 2023 pour les taxis et VTC et l'hébergement de courte durée, puis étendu le 1er juillet 2024 aux autres services, vise les services (taxis et VTC, hébergement de courte durée, location d'actifs, livraison de repas, biens numériques) et non la vente de biens.
Australian Taxation Office, https://www.ato.gov.au/businesses-and-organisations/preparing-lodging-and-paying/third-party-reporting/sharing-economy-reporting-regime
Le capital minimum exigé de l'intermédiaire qui encaisse pour des tiers
À Singapour, MAS exige un capital de base de 100 000 S$ pour une standard payment institution et de 250 000 S$ pour une major payment institution. S'y ajoute une garantie remise avant tout démarrage (dépôt en espèces auprès de MAS ou garantie bancaire) de 100 000 S$ lorsque le volume mensuel moyen ne dépasse pas 6 M S$ pour un service de paiement, et de 200 000 S$ dans tous les autres cas.
Monetary Authority of Singapore, Guidelines on Licensing for Payment Service Providers (PS-G01), tables 3 et 4, https://www.mas.gov.sg/regulation/payments/licensing-for-payment-service-providers
En Inde, la Reserve Bank of India ne raisonne pas en capital mais en actif net : un payment aggregator doit justifier de 15 crores de roupies de net worth au dépôt de sa demande d'agrément, puis maintenir 25 crores en permanence à compter de la fin de son troisième exercice. Il doit conserver les sommes collectées sur un compte escrow ouvert auprès d'une scheduled commercial bank et régler le marchand à T+1.
Reserve Bank of India, Guidelines on Regulation of Payment Aggregators and Payment Gateways, https://www.rbi.org.in/Scripts/NotificationUser.aspx?Id=11822
Aux États-Unis, le modèle de la CSBS retient un tangible net worth au moins égal au plus élevé de 100 000 $ ou de 3 % des actifs jusqu'à 100 M$, 2 % de 100 M$ à 1 Md$ et 0,5 % au-delà. S'y ajoute une surety bond au moins égale à 100 000 $ ou à 100 % de l'encours quotidien moyen transmis dans l'État, plafonnée à 500 000 $.
Conference of State Bank Supervisors, Money Transmission Modernization Act, sections 10.01 et 10.02, https://www.csbs.org/sites/default/files/2023-02/CSBS%20Money%20Transmission%20Modernization%20Act.pdf