Des projections très écartées, et pourquoi
Les grandes maisons d'analyse divergent d'un facteur 35 sur la taille du commerce agentique en 2030. Cet écart tient à la définition retenue plutôt qu'à la qualité des modèles. Certaines comptent les seuls achats exécutés par un agent, d'autres tout achat influencé par une IA, recherche, comparaison et recommandation comprises.
| Source | Horizon | Chiffre | Ce qui est compté |
|---|---|---|---|
| McKinsey (oct. 2025) | 2030 | 3 000-5 000 Md$ monde ; jusqu'à 1 000 Md$ US | Commerce « orchestré » par IA : influence + exécution, périmètre large |
| Morgan Stanley (déc. 2025) | 2030 | 190 Md$ (central) à 385 Md$ (haut) US | E-commerce US réellement exécuté par des agents |
| eMarketer (2025) | 2029 | 144 Md$ | Définition stricte de l'achat agentique |
| Gartner (2025) | 2028 | > 15 000 Md$ B2B | Achats B2B médiés par agents, un périmètre à part |
| Consensus émergent | 2030 | 10-25 % du e-commerce US, soit ≈ 200-500 Md$ | Achats impliquant significativement un agent |
Trois scénarios pour 2030
L'exercice de prospective procède par scénarios plutôt que par prévision unique. Les trois trajectoires décrites ci-dessous encadrent l'essentiel des vues d'analystes publiées. Les parts indiquées s'entendent en pourcentage du e-commerce des marchés développés.
| Prudent | Central | Rupture | |
|---|---|---|---|
| Part du e-commerce exécutée par agents | ≈ 5 % | 10-20 % (ligne Morgan Stanley) | > 25 % (ligne haute McKinsey) |
| Déclencheur dominant | L'agentique reste un canal de recherche ; l'humain garde le clic final | Instant Checkout et équivalents se généralisent ; les mandats deviennent un standard de fait | Les achats récurrents (courses, consommables, abonnements) basculent massivement en pilotage automatique |
| Rails de paiement | Cartes tokenisées quasi exclusives | Cartes majoritaires + stablecoins solides sur le machine-à-machine + A2A en embuscade | Recomposition : le rail devient invisible, choisi transaction par transaction par l'agent au meilleur coût |
| Frein principal | Fraude, litiges, réticence des consommateurs et des marchands (précédent Amazon-Perplexity) | Vitesse d'équipement des marchands en données structurées | Régulation et concentration : 2-3 plateformes d'agents contrôlent l'accès au client |
Les données de 2026, à savoir un trafic IA en forte croissance, une conversion supérieure au trafic classique et les premières transactions de production en Europe, restent compatibles avec les scénarios central et rupture. L'histoire des paiements invite à la prudence, le sans-contact ayant mis dix ans à s'imposer avec une infrastructure déjà en place.
Gagnants et perdants potentiels
Le commerce agentique met en jeu trois rentes distinctes de la chaîne de valeur. La publicité et le SEO captent aujourd'hui la découverte, les plateformes e-commerce et les PSP captent le checkout, et les schemes captent le rail de paiement. Chaque scénario les répartit différemment.
| Acteur | Scénario favorable | Menace principale |
|---|---|---|
| Schemes (Visa, Mastercard) | Les tokens agentiques s'imposent : chaque achat d'agent reste une transaction carte, plus riche en données | Le machine-à-machine leur échappe vers les stablecoins ; pression sur l'interchange si l'agent arbitre les rails au coût |
| A2A / virement instantané (Wero, Pix, UPI) | L'agent, insensible au marketing, choisit le rail le moins cher : l'A2A gagne les paiements où la protection carte importe peu | Absence de cadre de mandat agentique natif ; protection du payeur à construire |
| Stablecoins (USDC, EURC) | Standard de fait du règlement entre machines (x402, pay-per-crawl, API) | Régulation AML plus dure ; dépendance au dollar problématique hors États-Unis |
| Plateformes d'agents (OpenAI, Google, Anthropic…) | Deviennent le point d'entrée du commerce et prélèvent leur commission (déjà ~4 % sur Instant Checkout Shopify) | Régulation des gatekeepers (DMA), rébellion des marchands, interopérabilité imposée |
| PSP et orchestrateurs | Nouveaux services à vendre : intégration multi-protocoles, KYA, gestion des mandats, routage de rails | Compression des marges si l'agent négocie le coût d'acquisition en temps réel |
| Marchands | Ceux qui maîtrisent leur donnée produit gagnent une distribution mondiale sans coût publicitaire | Désintermédiation : marque invisible, comparaison permanente, dépendance aux plateformes d'agents |
| Publicité search classique | – | Le perdant le plus probable : l'agent ne regarde pas les bannières et lit les données, pas les slogans |
Le checkout et le métier de PSP en 2030
Si les scénarios central ou rupture se réalisent, le checkout tel qu'on le connaît disparaît pour une part croissante des transactions. La page de paiement, le formulaire et le tunnel d'achat à optimiser cessent d'exister pour ces flux. Une négociation d'API prend leur place, conduite entre l'agent, le marchand et le rail, sans que l'humain la voie.
- L'optimisation de conversion (A/B tests de boutons, one-click) perd de la valeur ; la qualité des données et des API en gagne.
- Le PSP évolue vers un rôle d'orchestrateur de rails et de tiers de confiance : vérification KYA, exécution des mandats, routage au meilleur coût, arbitrage des litiges machine.
- La lutte contre la fraude se déplace du « ce clic est-il humain ? » vers « ce mandat est-il valide et cet agent est-il intègre ? ».
- Le support client devient en partie un support d'agent à agent : contestations, retours et remboursements négociés entre systèmes, sous supervision humaine.
Pour les professionnels du paiement, la conclusion opérationnelle est la même dans tous les scénarios. Les compétences qui prennent de la valeur sont la gestion des identités machine, la conformité des mandats et l'orchestration multi-rails. Ces trois chantiers ne dépendent d'aucune hypothèse sur l'ampleur finale du canal, et peuvent donc démarrer dès aujourd'hui.
Ce qui reste incertain
Cinq questions restent sans réponse établie en juillet 2026. Elles portent sur l'appétence des consommateurs, l'issue des contentieux, la consolidation des standards, la position des régulateurs et l'économie du canal.
- L'appétence réelle des consommateurs : déléguer la recherche, oui ; déléguer le paiement sans validation, c'est un autre saut de confiance. Les taux d'adoption des mandats « human not present » restent inconnus à grande échelle.
- L'issue juridique : l'affaire Amazon-Perplexity (injonction en mars 2026, appel en cours) déterminera si un marchand peut interdire les agents, et donc si le canal se construit avec ou contre les grandes plateformes de vente.
- La consolidation des standards : AP2, ACP, UCP et x402 convergeront-ils, ou vivrons-nous dix ans de fragmentation coûteuse comme pour les wallets ?
- La position des régulateurs : SCA/DSP3 pour les mandats en Europe, traitement AML des micro-règlements machine, qualification des plateformes d'agents comme gatekeepers, soit trois chantiers ouverts et zéro texte définitif.
- L'économie du canal : si les commissions d'agents (~4 % observés sur Instant Checkout) s'empilent sur les frais existants, une partie des marchands n'y trouvera pas son compte. La structure tarifaire finale n'est pas stabilisée.
Trois topics approfondissent chaque brique, à savoir Paiements agentiques : les fondamentaux (protocoles), Identité et mandats des agents (confiance) et Stablecoins et règlement machine-à-machine (rails alternatifs).