Ann Pope, directrice principale de l’antitrust de 2014 à 2024 à la Competition and Markets Authority (CMA), l’autorité britannique de la concurrence, a déposé contre Visa et Mastercard une action collective d’environ 700 millions de livres devant le Competition Appeal Tribunal (CAT). Ses avocats l’ont annoncé le jeudi 8 octobre 2026. Au nom d’environ 126 000 entreprises britanniques, la demande reproche aux deux réseaux d’avoir surfacturé l’acceptation des paiements en ligne et à distance réglés avec des cartes émises dans l’Espace économique européen (EEE).
La catégorie proposée réunit les entreprises établies au Royaume-Uni qui ont accepté depuis octobre 2020 au moins un tel paiement sur une carte de particulier Visa ou Mastercard, de débit ou de crédit. Elles en font partie d’office, sauf si elles s’en retirent (opt-out). Ann Pope agit par une société ad hoc qu’elle détient et contrôle seule, représentée par le cabinet Geradin Partners. Elm Claims, détenue en totalité par des fonds gérés par des filiales de Fortress Investment Group, finance l’action. Le site de la demande date son introduction au 5 octobre.
Des commissions quintuplées après la fin des plafonds européens
Les commissions en cause sont les commissions d’interchange transfrontalières, dites « interrégionales ». Quand un client paie en ligne une entreprise britannique avec une carte émise dans l’EEE, l’acquéreur du commerçant verse cette commission à l’émetteur de la carte, à un niveau par défaut fixé par Visa et Mastercard. Les règles européennes l’ont plafonnée jusqu’à la fin de 2020, quand la sortie de l’Union a soustrait les paiements entre le Royaume-Uni et l’EEE à leur champ. Selon la demande, qui cite le Payment Systems Regulator (PSR), régulateur britannique des paiements, Visa l’a quintuplée en octobre 2021, et Mastercard a suivi en avril 2022.
| Carte | Avant les hausses | Après |
|---|---|---|
| Débit | 0,2 % | 1,15 % |
| Crédit | 0,3 % | 1,5 % |
Dans le rapport final de son étude de marché, le 13 décembre 2024, le PSR a conclu que Mastercard et Visa n’étaient soumis à aucune pression concurrentielle effective, ce qui leur avait permis de porter ces commissions à un niveau « indûment élevé ». Il n’a trouvé aucune justification aux hausses et en a évalué le coût à 150 à 200 millions de livres par an, fourchette que reprend l’action.
Les demandeurs soutiennent que le coût de ces opérations est resté pour l’essentiel inchangé après le Brexit, parce que le Royaume-Uni est resté dans l’espace unique de paiement en euros (SEPA). Ils rappellent que le CAT a déjà jugé illicites, dans une autre affaire, les commissions interrégionales de Visa et Mastercard. « Après le Brexit, Visa et Mastercard ont multiplié par cinq les commissions prélevées sur ces opérations », a déclaré Ann Pope.
Le plafond du régulateur toujours à l’étude
Le PSR avait proposé en décembre 2024 un plafonnement en deux temps, et consulté sur un plafond provisoire pour commencer. Mastercard, Visa et Revolut ont ensuite demandé son contrôle juridictionnel. Le 10 octobre 2025, le régulateur a renoncé au plafond provisoire en invoquant le contentieux en cours sur son pouvoir d’en imposer un, et annoncé qu’il ne fixerait un plafond qu’après avoir établi une méthode solide. Il a ouvert le même jour une consultation sur cette méthode. En février 2026, il a confié à l’institut IFF Research une enquête auprès des commerçants britanniques sur le coût des paiements en ligne venus de l’EEE. Le plafond « n’a pas encore été mis en œuvre mais reste à l’étude », a précisé David Gallagher, associé de Geradin Partners.
Mastercard juge la demande spéculative
« Nous contestons fermement le fondement de cette demande », a déclaré un porte-parole de Mastercard cité par la Law Society Gazette. Selon lui, l’interchange joue un rôle vital dans l’écosystème britannique des paiements. Il qualifie la demande de « spéculative », y voit « la tendance croissante aux contentieux opportunistes financés par des tiers » et juge qu’elle est exactement du type que la réforme des actions collectives en opt-out, récemment proposée par le gouvernement britannique, vise à empêcher. La Gazette ne rapporte aucune réaction de Visa.
Le CAT doit encore autoriser l’action collective par une ordonnance, et l’éligibilité dépendra de la définition de la catégorie qu’il retiendra. Au 9 octobre, le registre du tribunal ne la mentionnait pas encore. Les demandeurs prévoient trois à quatre ans de procédure et assurent que les membres de la catégorie ne courent aucun risque financier personnel.
Le registre du CAT recense déjà plusieurs demandes enregistrées en 2026 contre Visa et Mastercard par des entreprises comme Moy Park, Water Plus ou adidas. Aux États-Unis, Walmart a demandé le 14 septembre 2026 à un juge fédéral de rejeter l’accord sur l’interchange conclu par les deux réseaux avec les commerçants américains, comme Paypedia l’a relaté le jour même.