Environ 120 000 cartes de paiement se sont éteintes presque simultanément à la fin juillet 2026. En cause : l’arrêt brutal de Kulipa, une jeune pousse parisienne qui fournissait, en coulisses, l’infrastructure d’émission de cartes adossées aux stablecoins pour une vingtaine de fintechs et de portefeuilles crypto. Quatre mois seulement après une levée de fonds d’amorçage, la société a cessé son activité, invoquant des difficultés de solvabilité.
L’épisode est passé inaperçu du grand public, car Kulipa n’était pas une marque grand public. Il éclaire pourtant une dépendance rarement discutée : derrière chaque carte « crypto » se cache une chaîne d’acteurs spécialisés, et la défaillance d’un seul maillon peut débrancher des dizaines de milliers de porteurs en une nuit.
Un maillon invisible de la carte stablecoin
Kulipa faisait du card-issuing-as-a-service : elle ne s’adressait pas aux consommateurs mais aux entreprises désireuses de proposer une carte sans construire elles-mêmes le raccordement aux réseaux. Via une API unique, elle émettait des cartes Visa et Mastercard en marque blanche, acceptées chez plus de 150 millions de commerçants dans une centaine de pays, et adossées à des stablecoins comme l’USDC.
Lancée en février 2025, l’infrastructure avait séduit des noms connus de l’écosystème : le portefeuille Solflare, Ready (ex-Argent), l’africain Flutterwave, nSave ou encore Privy. Depuis Paris, Londres, New York, Buenos Aires et Lagos, une équipe d’une vingtaine de personnes couvrait l’Union européenne, l’Argentine et le Nigeria, avec un déploiement américain en cours.
- Le raccordement aux réseaux Visa et Mastercard et l’émission des numéros de carte ;
- la conversion en temps réel entre stablecoin et monnaie du commerçant ;
- la conformité et la gestion du cycle de vie de la carte, exposées via une seule API.
Quatre mois après une levée, l’arrêt brutal
Le calendrier rend la chute spectaculaire. Début avril 2026, Kulipa annonçait une levée d’amorçage de 6,2 M$, co-menée par Flourish Ventures et 1kx, avec White Star Capital et Fabric Ventures, portant le total levé à environ 9,2 M$. Moins de quatre mois plus tard, autour du 29 juillet, la société fermait.
Pourquoi les fonds des utilisateurs ont été épargnés
Malgré la brutalité de l’arrêt, les avoirs des utilisateurs ont, dans la plupart des cas, été préservés. La raison tient à un choix d’architecture. Kulipa privilégiait un modèle d’auto-conservation (self-custody) : les fonds restaient dans le portefeuille de l’utilisateur et n’étaient prélevés qu’au moment précis du paiement, via un cosignataire aux droits limités. Kulipa ne détenait aucun solde client.
Cette conception fait toute la différence. Un émetteur qui conserve les soldes de ses clients (modèle « prépayé » classique) expose ces fonds à son propre risque de faillite. Un émetteur qui ne fait que déclencher un prélèvement sur un portefeuille auto-custodié ne peut, par construction, pas emporter l’argent avec lui.
| Solde détenu par l’émetteur | Auto-conservation (Kulipa) | |
|---|---|---|
| Où sont les fonds | Sur un compte de l’émetteur | Dans le portefeuille de l’utilisateur |
| Moment du prélèvement | À l’avance (préfinancement) | À l’instant du paiement |
| Si l’émetteur fait faillite | Fonds potentiellement bloqués | Fonds préservés, carte inactive |
La leçon : la chaîne d’émission est un point de défaillance
Au-delà du cas Kulipa, l’affaire rappelle que le boom des cartes stablecoin repose sur une poignée de fournisseurs d’infrastructure peu capitalisés. Une fintech qui lance « sa » carte s’appuie presque toujours sur un émetteur-programme, un processeur et une banque sponsor du BIN. Si l’un tombe, la carte tombe avec lui, quelle que soit la solidité du portefeuille affiché en façade.
Pour l’écosystème stablecoin, qui cite volontiers la carte comme sa passerelle vers le paiement quotidien, l’avertissement est clair : la promesse d’un règlement en actifs numériques ne vaut que si la plomberie qui la porte est, elle aussi, à l’épreuve des faillites. Kulipa aura au moins démontré, en creux, ce qui protège vraiment le porteur.