Pendant deux ans, la guerre des stablecoins s’est jouée sur l’émission : qui frappe le jeton, avec quelles réserves, sous quel agrément (GENIUS Act aux États-Unis, MiCA en Europe). Le 5 août 2026, trois annonces tombées le même jour montrent que le front s’est déplacé. Visa a ouvert Visa Direct aux stablecoins avec Zerohash, Mastercard a lancé un pilote de vérification avec Borderless.xyz, et la fintech panafricaine Yellow Card a bouclé une levée de 40 M$. Trois mouvements, un même terrain : le paiement transfrontalier des entreprises et la gestion de trésorerie.
Visa Direct : le stablecoin comme carburant des payouts
Avec l’infrastructure crypto Zerohash, Visa ajoute deux usages à Visa Direct, son réseau de versements qui atteint plus de 18 milliards de points de destination (cartes, comptes, portefeuilles) dans 195 pays. Premier usage : le préfinancement. Une entreprise peut alimenter son compte en stablecoin, principalement de l’USDC, pour disposer immédiatement de liquidités, y compris la nuit, le week-end ou les jours fériés, quand les rails bancaires dorment. Second usage : le versement. Le bénéficiaire peut être payé directement en stablecoin plutôt qu’en devise locale. La cible : créateurs, travailleurs indépendants, marchés de la « gig economy » et remitteurs qui gèrent de gros volumes de payouts.
Mastercard : la confiance plutôt que le règlement
Mastercard, lui, ne touche pas aux fonds. Avec la plateforme Borderless.xyz, le réseau teste l’application de son cadre Crypto Credential aux flux transfrontaliers en stablecoin. L’idée : fournir des signaux d’assurance (vérification d’identité et de conformité entre acteurs) que chaque participant intègre à ses propres processus d’approbation et de risque. Mastercard se pose en couche de gouvernance et de vérification ; il n’exécute ni ne règle les transactions pendant le pilote.
- Modèle d’audit unique : un contrôle de contrepartie mutualisé, plutôt que chacun vérifiant chacun à chaque flux, la friction qui plombe les paiements crypto B2B.
- Participants : Infinia, Walapay et Koywe, plusieurs issus du programme Start Path de Mastercard.
- Décision conservée : chaque acteur garde la main sur l’approbation finale ; Mastercard n’émet que des signaux de confiance.
- Standards communs : le cadre vise à réduire l’incertitude sur qui est à l’autre bout d’une transaction on-chain.
Yellow Card : le « dernier kilomètre » des marchés émergents
Troisième pièce, côté fintech : Yellow Card a levé 40 M$ en fonds propres stratégiques auprès de SC Ventures (Standard Chartered), du Sony Innovation Fund, de Polychain Capital et de Blockchain Capital, portant son financement total au-delà de 120 M$. La société étend ses Global USD Accounts (détenir des dollars, échanger des stablecoins et encaisser en devise locale dans plus de 50 pays) vers l’Amérique latine et l’Asie-Pacifique. Parmi ses clients figurent déjà Visa et Western Union : la preuve que les grands noms sous-traitent volontiers la conversion « stablecoin ↔ monnaie locale » là où les rails bancaires sont fragmentés.
| Acteur | Ce qu’il apporte | Touche-t-il aux fonds ? |
|---|---|---|
| Visa Direct + Zerohash | Préfinancement et versement en stablecoin sur 195 pays | Oui, mouvement de fonds |
| Mastercard + Borderless.xyz | Couche de confiance et de conformité (Crypto Credential) | Non, signaux uniquement |
| Yellow Card | Conversion stablecoin ↔ devise locale, comptes en dollars | Oui, encaissement local |
Le fil rouge : router, pas émettre
Ces trois annonces racontent une même stratégie. Les réseaux se gardent bien d’émettre leur propre stablecoin. Ce serait endosser le risque de réserve, l’agrément d’émetteur et la ligne de front réglementaire. Ils préfèrent se rendre indispensables sur ce qui les entoure : le routage (Visa), la confiance (Mastercard), la liquidité locale (les fintechs comme Yellow Card). Le stablecoin devient un carburant interchangeable ; la valeur se déplace vers l’orchestration, exactement comme la carte a fait des réseaux les arbitres d’un flux qu’ils ne financent pas.
Reste la question de fond : à mesure que le stablecoin s’installe dans les payouts B2B, il concurrence frontalement les rails transfrontaliers traditionnels, correspondent banking et SWIFT, et jusqu’aux réseaux carte eux-mêmes sur certains corridors. En s’y positionnant tôt et sans émettre, Visa et Mastercard tentent le grand écart : capter la croissance du stablecoin sans se laisser désintermédier par lui.