Le 28 août 2026, au symposium économique de Jackson Hole organisé par la Réserve fédérale de Kansas City, Pablo Hernández de Cos, directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI), a livré un jugement tranché sur les stablecoins : ils n’offrent pas, selon lui, un moyen de paiement crédible à grande échelle. Il leur oppose les dépôts tokenisés, des passifs bancaires classiques simplement inscrits sur un registre distribué.
Deux instruments, un même objectif : régler en jetons
L’argument de fond porte sur l’unicité monétaire, le principe selon lequel un euro détenu chez une banque vaut toujours un euro, quel que soit le support. Un dépôt tokenisé reste un passif d’une banque supervisée, réglé in fine en monnaie de banque centrale : cette propriété est préservée. Un stablecoin, lui, ne dispose d’aucun mécanisme garantissant qu’il s’échange toujours au pair, et ses transferts de portefeuille à portefeuille échappent largement au contrôle bancaire classique.
Le deuxième point porte sur la conformité. Les soldes en stablecoins sont majoritairement conservés dans des portefeuilles auto-hébergés, ce qui complique l’application des règles de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Les dépôts tokenisés, parce qu’ils circulent sur des plateformes autorisées et restent rattachés à un compte identifié, facilitent au contraire cette surveillance.
Le trou de supervision au niveau du groupe
La même semaine, l’Institut de stabilité financière (FSI) de la BRI a publié une note distincte, qui compare les régimes d’émission de stablecoins dans cinq juridictions : l’Union européenne, Hong Kong, Singapour, le Royaume-Uni et les États-Unis. Son constat central ne porte pas sur la définition du stablecoin, mais sur le périmètre de la règle qui l’encadre : les restrictions d’activité visent l’entité émettrice, jamais le groupe auquel elle appartient.
- Le prêt de l’encours collecté en contrepartie des jetons émis
- Le staking, ou l’engagement de ces actifs dans un mécanisme de rendement
- La conservation d’actifs numériques de tiers, pour le compte d’une clientèle externe
Ces trois activités sont typiquement interdites à l’émetteur lui-même. Rien n’empêche en revanche une société sœur du même groupe de les exercer. Un émetteur non bancaire peut ainsi se conformer strictement à la lettre du texte tout en logeant, une filiale plus loin, exactement ce que la règle voulait empêcher.
| Juridiction | Approche pour les émetteurs non bancaires |
|---|---|
| États-Unis (GENIUS Act) | Restrictive : prêt, staking, trading propriétaire et garde de cryptoactifs tiers interdits à l’émetteur |
| Singapour | Restrictive, sur un modèle proche du régime américain |
| Hong Kong | Activités additionnelles possibles sous autorisation séparée |
| Royaume-Uni | Activités additionnelles possibles sous autorisation séparée |
| Union européenne (MiCA) | Activités additionnelles possibles sous autorisation séparée |
Ce que la pratique américaine confirme déjà
La note du FSI ne décrit pas un risque théorique. Aux États-Unis, les agréments de charte fiduciaire délivrés par l’Office of the Comptroller of the Currency (OCC) montrent que la structuration en plusieurs entités est déjà une pratique courante chez les émetteurs de stablecoins, chacune logeant une fonction distincte du même ensemble économique. Le FSI en tire une recommandation : une supervision consolidée au niveau du groupe, en particulier pour les plus grands émetteurs non bancaires, ceux dont la taille rend la matérialisation du risque la plus coûteuse.
Pour un prestataire de paiement qui envisage d’intégrer un règlement en stablecoin, ces deux publications du même jour dessinent une ligne de conduite : la robustesse d’un jeton ne se lit pas seulement dans son contrat d’émission, mais dans la structure du groupe qui le porte. Un émetteur affilié à une entité qui prête, conserve ou fait fructifier les mêmes actifs ailleurs dans l’organigramme mérite un examen de diligence plus poussé que le seul respect de la restriction qui s’applique à lui.