En ce mois de juillet 2026, une rumeur d’acquisition agite le paiement américain, et par ricochet le monde des réseaux de cartes. Selon des informations rapportées par la presse financière, quatre des plus grandes banques des États-Unis (JPMorgan Chase, Bank of America, Wells Fargo et PNC) ont exploré le rachat des réseaux de débit STAR et Accel, détenus par le processeur Fiserv. Le prix évoqué : environ 15 milliards de dollars. Derrière ce chiffre se cache une manœuvre réglementaire audacieuse : reprendre le contrôle d’un « tuyau » de débit pour échapper au plafond de commissions que ces mêmes banques combattent depuis quinze ans.
STAR et Accel, ces réseaux de débit invisibles
Le système de débit américain est plus fragmenté que le modèle européen. À côté de Visa et Mastercard , il existe une dizaine de réseaux EFT (Electronic Funds Transfer), historiquement issus du retrait d’espèces et du débit à code PIN : STAR, Accel, PULSE, NYCE, Shazam… Ils traitent l’autorisation et le règlement des paiements par carte de débit, en concurrence pour le routage de chaque transaction. STAR, l’un des plus importants, dessert selon les sources plus de 115 millions de porteurs via quelque 2 800 établissements émetteurs. Cette pluralité n’est pas un hasard : une autre disposition de l’amendement Durbin impose que chaque carte de débit américaine porte au moins deux réseaux non affiliés, afin que le commerçant puisse choisir le canal de routage le moins cher. C’est précisément ce marché du routage, et les commissions qui l’accompagnent, que convoitent les banques.
L’amendement Durbin, et la faille que visent les banques
Adopté en 2010 dans le sillage de la loi Dodd-Frank, l’amendement Durbin (mis en œuvre par la Regulation II de la Réserve fédérale) plafonne la commission d’interchange que les banques de plus de 10 milliards de dollars d’actifs peuvent percevoir sur les paiements par carte de débit. Le plafond réglementaire tourne autour de 0,22 $ + 0,05 % par transaction, une somme dérisoire comparée aux taux libres.
- Banques régulées (≥ 10 Md$ d’actifs) : plafond d’environ 0,22 $ + 0,05 % par transaction de débit.
- *Petites banques et credit unions (< 10 Md$)* : exemptées du plafond.
- La subtilité clé : le plafond ne s’applique qu’aux transactions routées sur un réseau tiers.
- La thèse rapportée : une grande banque qui possède le réseau acheminant ses propres cartes échapperait au plafond.
L’écart financier est colossal. Là où une transaction plafonnée rapporte environ 22 centimes, les cartes de débit « non régulées » facturent, selon Merchant Cost Consulting, entre 1,20 % + 0,10 $ et 1,65 % + 0,15 $, avec des pointes à 1,90 % + 0,25 $. Pour un panier de 50 $, on passe donc d’environ 0,25 $ à près de 1 $ de commission. La multiplication par trois ou quatre est encaissée par l’émetteur et payée, in fine, par le commerçant.
| Critère | Débit régulé (≥ 10 Md$) | Débit exempté / réseau détenu |
|---|---|---|
| Plafond d’interchange | ≈ 0,22 $ + 0,05 % | Non plafonné |
| Fourchette observée | ≈ 0,22–0,24 $ | 1,20 %+0,10 $ à 1,90 %+0,25 $ |
| Sur un paiement de 50 $ | ≈ 0,25 $ | ≈ 0,70 à 1,20 $ |
| Bénéficiaire | Banque émettrice | Banque émettrice |
| Payeur final | Le commerçant | Le commerçant |
Un précédent qui a mis l’idée sur la table : Capital One et PULSE
Le déclencheur de ces réflexions, c’est le rachat de Discover par Capital One (annoncé en février 2024, finalisé en mai 2025). Au-delà du réseau de crédit Discover, l’opération incluait PULSE, l’un des grands réseaux de débit américains. Posséder son propre réseau de bout en bout, émetteur et infrastructure de routage, transforme une ligne de coût réglementée en centre de profit. C’est ce modèle que les grandes banques cherchent aujourd’hui à répliquer avec STAR et Accel.
Pourquoi Visa, Mastercard et l’Europe regardent de près
Pour Visa et Mastercard, la nouvelle est à double tranchant : des banques propriétaires de leurs réseaux de débit pourraient détourner du volume de leurs rails, et l’épisode s’inscrit dans une séquence déjà tendue. Un règlement antitrust de 38 milliards de dollars approuvé à titre préliminaire en juin 2026 impose une baisse de 10 points de base des commissions de crédit sur cinq ans et un plafonnement à 1,25 % pendant huit ans, tandis que l’action Visa a reculé de plus de 10 % en un mois. Vu de France, ce feuilleton éclaire par contraste notre propre système : dans l’Espace économique européen, le règlement Interchange de 2015 plafonne l’interchange à 0,2 % pour le débit et 0,3 % pour le crédit. Ce plafond est exprimé en pourcentage, sans faille liée à la propriété du réseau et sans obligation de multi-routage à l’américaine. Le réseau domestique CB CB reste ainsi à l’abri d’un scénario « rachète ton réseau pour échapper au plafond ». La bataille américaine rappelle qu’un plafond n’a de valeur que si son périmètre ne laisse pas de porte de sortie.
Ce que cela changerait pour les commerçants
- Hausse des coûts d’acceptation : les commerçants dont 40 à 50 % des paiements passent par le débit « sentiraient certainement l’impact », selon Merchant Cost Consulting.
- Fin d’un équilibre : Durbin visait à financer la gratuité des comptes et à contenir les prix ; le contourner rouvrirait le débat sur le surcharging (répercussion des frais au client).
- Risque politique : une opération explicitement conçue pour esquiver un plafond légal appellerait une riposte du Congrès et des régulateurs.
- Signal pour l’Europe : la robustesse d’un plafond dépend de son périmètre, une leçon utile alors que le futur RSP et les schemes account-to-account redessinent l’économie du paiement.