Stablecoins : de quoi parle-t-on ?
Un stablecoin est un jeton émis sur une blockchain dont la valeur est arrimée à un actif de référence, presque toujours une monnaie fiat (dollar, euro). Contrairement au bitcoin, il vise la stabilité, pas l'appréciation (1 USDC ≈ 1 $). Cette stabilité en fait un candidat au paiement, le transfert de cette « monnaie » s'effectuant 24/7, en quelques secondes, sur une infrastructure programmable et sans les couches de correspondance bancaire. Le marché reste massivement dollarisé. Plus de 99 % de la capitalisation est libellée en USD, l'euro demeurant marginal.
MiCA : le cadre européen
Le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets, 2023/1114) fait de l'UE la première grande juridiction à encadrer intégralement les stablecoins. Il distingue les jetons de monnaie électronique (EMT, adossés à une seule monnaie fiat, comme USDC ou EURC) et les jetons se référant à des actifs (ART, paniers d'actifs). Émettre un EMT dans l'UE exige un agrément d'établissement de monnaie électronique (ou de crédit). Un stablecoin conforme relève donc du régime juridique de la monnaie électronique. Son support d'enregistrement est une blockchain.
- Réserve 1:1 : actifs liquides et sûrs, ségrégués, avec une part minimale en dépôts bancaires ; audits et publication régulière.
- Remboursement au pair, à tout moment, sans frais pour le détenteur, la fin des clauses de rachat restrictives.
- Interdiction de rémunérer la détention d'un EMT (pas d'intérêts servis au porteur).
- Stablecoins « significatifs » : exigences renforcées (fonds propres, supervision ABE).
- Garde-fou monétaire : un EMT libellé dans une devise non-UE largement utilisé comme moyen d'échange peut voir son usage plafonné (référence : 1 million de transactions et 200 M€ par jour). L'UE protège l'euro de la dollarisation par stablecoin.
| Jeton | Émetteur | Statut MiCA | Usage paiement |
|---|---|---|---|
| USDC | Circle (EME agréé ACPR) | ✅ conforme (EMT) | référence des flux B2B et des intégrations PSP en Occident |
| EURC | Circle (même agrément) | ✅ conforme (EMT) | le principal stablecoin euro, encore petit mais en croissance |
| USDT | Tether (El Salvador) | ❌ non conforme, délisté pour les clients UE | domine le trading mondial et les usages émergents (Asie, Amérique latine, Afrique) |
Les cas d'usage paiement
Le cas B2B transfrontalier est celui où l'écart avec les rails existants se mesure le plus nettement. Sur un corridor Europe → Afrique de l'Ouest ou Amérique latine, un virement SWIFT peut coûter 20 à 50 € et prendre 2 à 5 jours, avec un taux de change opaque. Un transfert en USDC se règle en minutes pour quelques centimes de frais réseau, la conversion en monnaie locale restant le principal coût. En zone euro, où le virement instantané ne coûte pas plus qu'un virement classique, le stablecoin est sans intérêt pour le paiement domestique. Son avantage se limite donc aux corridors sur lesquels les rails classiques sont lents et coûteux.
Ce que font Visa, Mastercard et les géants du paiement
Les schemes ont intégré le stablecoin comme actif de règlement, sans modifier ni l'expérience carte ni le parcours d'acceptation du marchand. Depuis 2023, Visa règle une partie de ses obligations avec certains acquéreurs (Worldpay, Nuvei) en USDC sur Solana et Ethereum. Le porteur paie sa carte normalement. Le règlement entre le scheme et l'acquéreur s'effectue on-chain, le week-end compris. Mastercard suit la même logique, avec son réseau Multi-Token Network et ses partenariats Paxos et Circle. Dans les deux cas, la carte demeure l'interface présentée au porteur et la blockchain n'intervient qu'au stade du règlement, à titre optionnel.
- Visa : règlement USDC avec Crypto.com (2021) puis Worldpay et Nuvei (2023) ; plateforme VTAP (2024) pour aider les banques à émettre des jetons ; études on-chain de référence.
- Mastercard : Multi-Token Network, cartes crypto co-brandées, règlement stablecoin avec des émetteurs régulés.
- Stripe : rachat de Bridge (infrastructure stablecoin, ≈ 1,1 Md$, finalisé début 2025) et réintroduction des paiements en USDC, le pari le plus agressif d'un PSP occidental.
- PayPal : émission de son propre stablecoin PYUSD (avec Paxos, 2023), utilisé pour des règlements fournisseurs et le P2P.
- Société Générale-FORGE : émission d'un stablecoin euro (EURCV) par une filiale bancaire régulée, la preuve que les banques peuvent émettre elles-mêmes.
- Aux États-Unis, le GENIUS Act (2025) donne un cadre fédéral aux stablecoins de paiement et accélère l'entrée des banques et des géants du retail.
Risques : dépeg, AML et limites opérationnelles
| Risque | Illustration | Atténuation |
|---|---|---|
| Dépeg (perte de l'ancrage) | USDC à 0,87 $ en mars 2023 (3,3 Md$ de réserves gelés chez Silicon Valley Bank) ; UST à ~0 $ en mai 2022 | réserves de qualité, diversification bancaire, transparence (attestations), cadre MiCA |
| Run (remboursements massifs) | un doute sur les réserves déclenche des rachats en cascade, la version crypto de la panique bancaire | actifs très liquides, remboursement au pair garanti, supervision |
| AML/FT et sanctions | pseudonymat des transferts, mixers, adresses sanctionnées (Tornado Cash) | règlement TFR 2023/1113 (travel rule crypto), analytics on-chain, gel d'adresses par l'émetteur |
| Contrepartie émetteur | l'utilisateur détient une créance sur l'émetteur, pas un dépôt garanti | agrément EME, cantonnement des réserves, audits, mais pas de garantie des dépôts |
| Opérationnel blockchain | congestion, frais variables, erreurs d'adresse irréversibles, garde des clés | chaînes performantes, custody qualifiée, contrôles d'adresses (whitelisting) |
- Comptable et fiscal : la détention de stablecoins par une entreprise soulève des questions de qualification (actif numérique vs quasi-trésorerie), et la conversion immédiate en euros reste la pratique prudente.
- Concentration : deux émetteurs concentrent l'essentiel du marché ; un incident chez l'un serait systémique pour l'écosystème crypto.
- Dollarisation : pour l'UE et les pays émergents, un stablecoin dollar omniprésent est un enjeu de souveraineté monétaire, et c'est le sens des quotas MiCA sur les EMT non-euro.
En synthèse, le stablecoin régulé type MiCA se rapproche d'une monnaie électronique performante. Les risques résiduels y sont de nature bancaire (qualité des réserves, run), les risques nouveaux de nature technique (blockchain, garde des clés). Son usage se concentre sur les corridors mal servis par les rails existants, sans constituer un substitut général aux systèmes de paiement domestiques européens.
L'euro numérique en contrepoint
L'euro numérique est un projet de monnaie numérique de banque centrale (MNBC) de détail, préparé par la BCE face aux stablecoins privés. Il consisterait en une créance directe sur la banque centrale, sans risque de contrepartie, équivalent numérique du billet. Le projet répond explicitement à deux menaces identifiées par la BCE, la dépendance aux schemes internationaux pour les paiements de détail européens et la dollarisation rampante que représenterait un stablecoin USD dominant dans les paiements du quotidien.
| Caractéristique | Stablecoin (EMT MiCA) | Euro numérique (MNBC) | Dépôt bancaire (monnaie commerciale) |
|---|---|---|---|
| Émetteur | entreprise privée agréée (EME) | Banque centrale européenne | banque commerciale |
| Créance sur | l'émetteur (réserves ségréguées) | la banque centrale, risque zéro | la banque (garantie des dépôts : en France le FGDR, 100 k€) |
| Infrastructure | blockchains publiques, 24/7 | infrastructure Eurosystème, 24/7, mode hors-ligne prévu | systèmes interbancaires (SEPA, TARGET) |
| Programmabilité | forte (smart contracts) | paiements conditionnels envisagés, monnaie non programmable par principe | via API bancaires (open banking) |
| Plafond de détention | aucun (quotas d'usage possibles pour les EMT non-euro) | plafond individuel envisagé (~3 000 €, en débat) pour protéger le financement bancaire | aucun |
| Rémunération | interdite (MiCA) | non rémunéré | possible |
Et ailleurs dans le monde. Le même mécanisme, ailleurs.
Le régime d'agrément et de réserves d'un émetteur de stablecoin adossé à une monnaie
Aux États-Unis, le GENIUS Act (Public Law 119-27, promulgué le 18 juillet 2025) impose de couvrir les stablecoins émis « on an at least 1 to 1 basis » par des réserves limitativement énumérées : dollars et billets de la Réserve fédérale, dépôts à vue en banque assurée, bons du Trésor à 93 jours ou moins, pensions livrées au jour le jour et parts de fonds monétaires d'État. Un émetteur agréé par un État dont l'encours consolidé dépasse 10 milliards de dollars doit basculer sous supervision fédérale dans les 360 jours ou cesser d'émettre.
GENIUS Act, Public Law 119-27, https://www.govinfo.gov/content/pkg/PLAW-119publ27/html/PLAW-119publ27.htm
À Hong Kong, la Stablecoins Ordinance (Cap. 656) est entrée en vigueur le 1er août 2025 : émettre un stablecoin adossé à une monnaie fiat y est une activité réglementée soumise à licence de la HKMA. Le titulaire doit maintenir en permanence un capital social libéré d'au moins 25 millions de dollars de Hong Kong et des actifs de réserve de haute qualité, très liquides et à risque d'investissement minimal, ségrégués par type de stablecoin émis.
Hong Kong Monetary Authority, Guideline on Supervision of Licensed Stablecoin Issuers, §2.3.1 et §5.1.1, https://www.hkma.gov.hk/eng/key-functions/international-financial-centre/stablecoin-issuers/
À Singapour, le cadre finalisé par MAS en août 2023 ne couvre que les single-currency stablecoins arrimés au dollar de Singapour ou à une devise du G10 et émis à Singapour. Les actifs de réserve y sont encadrés en composition, valorisation, conservation et audit, et l'émetteur doit maintenir un capital de base et des actifs liquides minimaux permettant une liquidation ordonnée de son activité.
Monetary Authority of Singapore, https://www.mas.gov.sg/news/media-releases/2023/mas-finalises-stablecoin-regulatory-framework
Au Japon, le cadre des stablecoins découle de l'amendement de 2022 à la Payment Services Act, entré en application en juin 2023. La FSA les définit comme des jetons émis à un prix lié à la valeur d'une monnaie fiat et remboursables au prix d'émission, et les traite comme des « electronic payment instruments » distincts des cryptoactifs, les intermédiaires qui les manipulent relevant d'un statut dédié d'Electronic Payment Instruments Service Provider.
Financial Services Agency, Discussion Paper – Examination of the Regulatory Systems Related to Cryptoassets, avril 2025, https://www.fsa.go.jp/en/news/2025/20250410_2/01.pdf
Le délai de remboursement au pair d'un stablecoin
À Hong Kong, la HKMA exige que toute demande de remboursement valide soit honorée « as soon as practicable », sans frais déraisonnable ni condition indûment contraignante, et, sauf accord écrit préalable de l'autorité, traitée dans un jour ouvré suivant le jour de sa réception.
Hong Kong Monetary Authority, Guideline on Supervision of Licensed Stablecoin Issuers, §3.3.3, https://www.hkma.gov.hk/eng/key-functions/international-financial-centre/stablecoin-issuers/
À Singapour, MAS impose à l'émetteur d'un single-currency stablecoin de restituer la valeur au pair au porteur dans les cinq jours ouvrés suivant sa demande de remboursement.
Monetary Authority of Singapore, https://www.mas.gov.sg/news/media-releases/2023/mas-finalises-stablecoin-regulatory-framework
Aux États-Unis, le GENIUS Act ne fixe aucun délai chiffré : il oblige l'émetteur à rendre publique sa politique de remboursement, laquelle doit établir des procédures « clear and conspicuous » de remboursement en temps utile. Toute limitation discrétionnaire de ces remboursements ne peut être imposée que par le régulateur compétent, régulateur d'État, FDIC, OCC ou Réserve fédérale.
GENIUS Act, Public Law 119-27, §4(a)(1)(B), https://www.govinfo.gov/content/pkg/PLAW-119publ27/html/PLAW-119publ27.htm
L'interdiction de rémunérer la détention d'un stablecoin
Aux États-Unis, le GENIUS Act interdit à tout émetteur agréé, américain ou étranger, de verser au porteur « any form of interest or yield (whether in cash, tokens, or other consideration) » au seul titre de la détention, de l'usage ou de la conservation du stablecoin. La question de savoir si l'interdiction couvre aussi les plateformes d'échange qui en assurent la garde reste débattue au Congrès.
GENIUS Act, Public Law 119-27, https://www.govinfo.gov/content/pkg/PLAW-119publ27/html/PLAW-119publ27.htm ; Congressional Research Service, IF13174 « The Stablecoin Yield Debate »
À Hong Kong, la HKMA pose la même règle sous le titre « Non-interest bearing » : un titulaire de licence ne doit verser, ni permettre que soit versé, aucun intérêt ni incitation assimilable à un intérêt aux porteurs de ses stablecoins. Les revenus tirés de la gestion des réserves, intérêts compris, restent acquis à l'émetteur.
Hong Kong Monetary Authority, Guideline on Supervision of Licensed Stablecoin Issuers, §2.6, https://www.hkma.gov.hk/eng/key-functions/international-financial-centre/stablecoin-issuers/