L'exposition d'un acquéreur, et pourquoi elle n'est pas le volume
L'exposition d'un acquéreur désigne le montant qu'il devra rembourser aux émetteurs si un marchand de son portefeuille cesse son activité, au titre des prestations vendues et non livrées comme des ventes déjà livrées qui restent contestables. L'acquéreur est l'établissement qui contracte avec le commerçant, encaisse pour son compte les paiements par carte et lui reverse les fonds. Le porteur est le titulaire de la carte. La perte de l'acquéreur provient le plus souvent d'un marchand honnête qui a encaissé le prix d'une prestation qu'il ne livrera pas, plus rarement d'un marchand qui fraude. Le jour où l'activité s'arrête, les porteurs contestent leurs paiements. Les émetteurs reprennent les fonds auprès de l'acquéreur, qui les règle sans pouvoir se retourner contre un débiteur solvable. La mesure de cette exposition précède toute politique de garantie et toute négociation tarifaire.
L'exposition se décompose en deux masses dont les échéances diffèrent. La première est l'encours des ventes encaissées dont la contrepartie reste due au client. Un billet d'avion pour le mois prochain, un abonnement annuel payé le premier jour, une place de concert vendue neuf mois à l'avance appartiennent tous à cet encours. La seconde masse est la queue de contestations qui reste ouverte sur des ventes pourtant livrées. Le porteur conserve son droit de contester longtemps après avoir reçu sa commande. La somme des deux masses donne le montant que l'acquéreur devra régler sur ses propres fonds si le marchand cesse son activité. Ce montant se recalcule chaque mois.
Exposition brute a l'instant t
encours de prestations vendues et non encore livrees
+ ventes livrees encore dans leur fenetre de contestation
+ remboursements annonces au client et non executes
Exposition nette
exposition brute
- garanties mobilisables (reserve, depot, caution, garantie bancaire)
- part du carnet qu'une garantie sectorielle remboursera au client
Le seul chiffre a suivre est le second. Le premier sert a le construire.La fenêtre de contestation est la période pendant laquelle le porteur peut encore contester un paiement auprès de son émetteur. Elle court sur 120 jours à compter de la transaction dans le cas ordinaire. Pour les motifs qui visent une prestation non fournie, elle se décompte à partir de la date de livraison ou d'exécution prévue. La limite absolue reste de 540 jours après la transaction (Visa Rules et Mastercard Rules). Un croisiériste qui vend en janvier un départ de décembre reste ainsi exposé jusqu'au printemps suivant, soit quinze mois après avoir encaissé le prix du voyage. Une vente ancienne demeure donc contestable sur ces motifs lorsque son exécution est différée, puisque le décompte démarre à la date d'exécution prévue et non à la date d'encaissement.
Le cadre prudentiel applicable aux établissements de paiement ne mesure pas cette exposition. Un établissement de paiement agréé pour l'acquisition dans l'Union doit disposer d'un capital initial de 125 000 euros. Ses fonds propres se calculent ensuite par l'une des trois méthodes de l'article 9 de la directive (UE) 2015/2366. La méthode A part des frais généraux de l'exercice précédent, la méthode B du volume de paiement exécuté, la méthode C d'un indicateur de produit d'exploitation. Aucune des trois ne prend en compte ce que les marchands du portefeuille ont vendu sans l'avoir livré. Le plancher réglementaire ne dépend donc pas de l'encours porté par l'acquéreur. Un acquéreur qui est aussi un établissement de crédit loge la même exposition dans son dispositif de risque de crédit, ce qui la rend visible sans lui fixer de limite.
| Modèle de vente | Délai entre encaissement et livraison | Ce qui reste exposé après l'arrêt |
|---|---|---|
| Distribution alimentaire, restauration, carburant | Nul, la livraison suit le paiement | La seule queue de contestations, essentiellement fraude et double débit |
| Vente en ligne de biens expédiés | Quelques jours à quelques semaines | Le carnet de commandes non expédié, plus la queue de contestations |
| Meuble sur commande, travaux, déménagement | Plusieurs semaines à plusieurs mois | Les acomptes encaissés sur des chantiers non exécutés |
| Billetterie, spectacle, événementiel | Jusqu'à douze mois | La totalité des billets vendus pour des dates non passées |
| Voyage à forfait, croisière, transport aérien | Jusqu'à douze mois, parfois davantage | Les départs non effectués, avec un décompte de contestation qui ne démarre qu'à la date prévue |
| Abonnement annuel payé d'avance, salle de sport, formation | Jusqu'à douze mois, décroissant au fil de la consommation | La fraction non consommée de chaque abonnement en cours |
Souscrire, ou décider combien on perdra
La souscription désigne l'instruction par laquelle un acquéreur décide d'accepter un commerçant et fixe les conditions de cette acceptation. Elle estime ce que l'acquéreur perdra si le marchand cesse d'exister dans six mois, question distincte de celle de son honnêteté. Le contrôle de l'identité et des bénéficiaires effectifs répond à une obligation séparée, celle de la lutte contre le blanchiment, et il ne renseigne en rien sur le décalage de livraison. Les deux dossiers ne se confondent pas. Le risque marchand s'instruit avec d'autres pièces et par d'autres questions.
Le code de catégorie marchand est l'identifiant qui désigne l'activité d'un commerçant dans les systèmes de carte. Ces codes sont normalisés par la norme ISO 18245. Le code retenu détermine à la fois le barème d'interchange applicable, les programmes de réseau auxquels le marchand est soumis et son classement de risque interne. Un vendeur de séjours enregistré sous un code de vente au détail générique paie moins cher et se soustrait aux contrôles prévus pour son secteur. La fausse déclaration d'activité figure parmi les causes de résiliation immédiate que prévoient les contrats d'acquisition. Le code porté au dossier reste une déclaration du commerçant. La vérification porte sur ce que le site vend réellement, page par page, y compris sur les rubriques que le formulaire de souscription n'a pas prévues.
L'expression de secteur à risque recouvre deux notions distinctes, le risque de marque et le risque de livraison. Le risque de marque tient à ce que la vente elle-même expose le réseau, jeu d'argent, produits réglementés, contenus interdits. Visa et Mastercard soumettent ces catégories à un enregistrement préalable auprès du réseau et à une surveillance dédiée, dont relève le programme Business Risk Assessment and Mitigation de Mastercard. Le risque de livraison tient au seul décalage entre l'encaissement et l'exécution. Il frappe des secteurs parfaitement licites. Les traitements des deux risques diffèrent. L'enregistrement auprès du réseau ne réduit en rien l'encours vendu non livré. Un club de sport et un voyagiste ne posent aucun problème de marque, alors qu'ils portent un encours non livré parmi les plus lourds du portefeuille.
- Le délai entre l'encaissement et la livraison, en distribution et non en moyenne. Un délai moyen de trente jours peut cacher un cinquième des ventes exécutées à neuf mois, et ce cinquième porte tout le risque.
- La part des ventes encaissées d'avance dans le chiffre d'affaires, avec la saisonnalité déclarée et la courbe des trois derniers exercices.
- La politique d'annulation et de remboursement, qui fixe le volume de remboursements que l'acquéreur devra exécuter après l'arrêt de l'activité.
- L'existence d'une garantie sectorielle qui remboursera le client à la place du réseau, avec son périmètre exact et ses exclusions.
- La solidité de la contrepartie, comptes annuels déposés, capitaux propres, dépendance à un fournisseur unique ou à un donneur d'ordre unique.
- L'historique d'acceptation, contrats précédents, motifs de rupture, inscription éventuelle dans les fichiers de résiliation tenus par les réseaux.
Les fichiers de résiliation sont les répertoires, tenus par les réseaux, où les acquéreurs inscrivent les marchands dont le contrat d'acquisition a été rompu pour un motif grave. MATCH est celui de Mastercard, et l'inscription y reste visible cinq ans. Visa opère un service de sélection équivalent. Trois motifs intéressent directement ce dossier, les chargebacks excessifs, la fraude excessive et la cessation d'activité laissant des impayés. L'inscription porte sur la société et sur ses dirigeants. Une entité juridique neuve ne l'efface donc pas. La consultation intervient pendant l'instruction, avant la signature. Une inscription découverte à ce stade conduit l'acquéreur à refermer le dossier sans discussion.
La garantie exigée à l'entrée se dimensionne sur l'encours attendu et non sur le volume attendu. Un marchand sans décalage de livraison n'a besoin d'aucune réserve. Son chiffre d'affaires n'entre pas dans ce calcul. Un marchand qui vend douze mois à l'avance a besoin d'une garantie dès sa première transaction, avant même d'avoir produit le moindre historique de contestation. L'usage qui consiste à réserver les garanties aux marchands déjà dégradés laisse donc découverts les modèles de vente sains dont le décalage de livraison est structurel.
L'acceptation d'un marchand est une décision datée, que l'acquéreur réexamine à des échéances fixées d'avance. Une revue annuelle suffit pour les marchands sans encours, quand ceux qui vendent d'avance appellent un rythme trimestriel. La revue reprend les mêmes pièces que le dossier d'entrée, comptes déposés, actionnariat, contenu du site, distribution des délais de livraison. Elle compare surtout le déclaré à l'observé, parce que l'écart entre les deux est le premier signe d'un marchand qui a changé de métier sans en informer personne. Cet écart se constate sur les données de flux dont dispose l'acquéreur, et non sur l'impression laissée par la relation commerciale.
La réserve, son calcul, sa surveillance et sa libération
La réserve est la part des sommes dues au marchand que l'acquéreur ne reverse pas immédiatement, afin de couvrir des contestations à venir. La retenue se libère quand le risque s'éteint. L'acquéreur la constitue seul, sans dépendre d'un tiers, ce qui la distingue des sûretés fournies par une banque ou par un dirigeant. Trois formes de retenue coexistent sur le marché, la réserve glissante, le dépôt versé à la signature et la retenue intégrale jusqu'à l'exécution. Elles ne couvrent pas les mêmes situations.
La réserve glissante retient un pourcentage de chaque reversement. Elle le restitue après une durée fixe. En régime établi, son solde se stabilise autour du produit du taux de retenue par le volume de la période de glissement. Une retenue de dix pour cent libérée à cent quatre-vingts jours immobilise ainsi près de cinq pour cent du volume annuel du marchand. Ce montant dépasse le résultat net d'un commerçant à faible marge. Ce calcul précède la négociation du taux de retenue, puisqu'il chiffre la trésorerie dont le marchand se prive pendant toute la durée du contrat.
Le dépôt de garantie est une somme versée par le marchand à la signature du contrat et conservée par l'acquéreur pendant la relation. Il est disponible dès le premier jour. La réserve glissante met plusieurs mois à atteindre son solde d'équilibre. Le montant du dépôt reste en revanche fixe. Un dépôt calibré sur une entreprise qui encaissait un million par an ne couvre plus qu'une part réduite de l'exposition lorsque la même entreprise en encaisse dix. Sa révision suppose une clause qui la prévoie ou une renégociation que la bonne marche de la relation ne suscite pas.
La réserve glissante présente un décalage structurel entre le moment où elle se constitue et celui où l'exposition culmine. Elle se constitue au rythme des ventes déjà réglées et se libère au rythme du glissement, alors que l'exposition monte au rythme des ventes non encore livrées. Un billettiste qui écoule toute une saison en trois semaines voit son exposition atteindre son maximum avant même que la retenue correspondante n'ait été prélevée. Le taux de couverture passe donc par son minimum au moment où l'encours passe par son maximum. Les acquéreurs qui traitent des marchands saisonniers corrigent ce décalage en retenant la totalité des ventes à date lointaine jusqu'à l'exécution de la prestation.
exposition nette = encours vendu non livre
+ ventes livrees encore contestables
+ remboursements annonces non executes
garanties = solde de reserve glissante
+ depot verse a la signature
+ caution ou garantie bancaire appelable
taux = garanties / exposition nette
taux < 1 l'acquereur porte la difference sur ses fonds propres
taux = 1 couverture nominale, avant toute decote sur les garanties
taux > 1 sur-couverture, a restituer au marchand ou a justifierLe taux de couverture est le rapport entre les garanties détenues et l'exposition nette estimée. Il mesure la part de l'exposition que l'acquéreur n'aurait pas à porter sur ses fonds propres. Le solde retenu, l'exposition estimée et leur rapport se recalculent chaque mois, marchand par marchand, et se présentent au comité de risque sous cette forme. Un taux qui se dégrade alors que le taux de contestation n'a pas bougé signale une croissance des ventes payées d'avance. Le relèvement de la retenue décidé à ce stade intervient avant toute contestation, puisque la dégradation porte sur l'encours et non sur la sinistralité.
La libération de la réserve suit deux échéances distinctes, selon que la vente a été livrée ou non. Les ventes déjà livrées se libèrent à la fin de leur fenêtre de contestation, comptée depuis la transaction. Les ventes non livrées ne se libèrent qu'après leur date d'exécution, augmentée de la même fenêtre. Les deux dates ne coïncident pas. Une restitution intervenue six mois après la dernière transaction laisse l'acquéreur découvert lorsque le marchand a vendu des départs pour l'année suivante. Une clause de libération qui couvre les deux échéances vise donc la dernière date de prestation vendue, et non la dernière date d'encaissement.
| Instrument | Ce qu'il couvre bien | Ce qu'il couvre mal | Quand il se libère |
|---|---|---|---|
| Réserve glissante | L'exposition régulière d'un marchand à volume stable | Les pics saisonniers et les ventes à date lointaine, qu'elle suit avec retard | Par tranches, à l'échéance de chaque glissement |
| Dépôt versé à la signature | Le démarrage, avant qu'une retenue ait pu se constituer | La croissance du marchand, faute de clause de révision automatique | En fin de relation, après extinction des deux horloges de contestation |
| Retenue intégrale jusqu'à l'exécution | Le voyage, la billetterie, l'événementiel, où l'encours est la totalité du carnet | Rien d'autre, parce qu'elle prive le marchand de sa trésorerie d'exploitation | À la date de prestation, prestation par prestation |
| Garantie bancaire à première demande | Le risque de contrepartie, sans coût de trésorerie pour l'acquéreur | Le marchand jeune ou fragile, qui n'obtient pas la ligne bancaire | À l'échéance convenue, sous réserve d'appel préalable |
| Caution personnelle du dirigeant | L'aléa moral, en dissuadant l'abandon pur et simple de l'entreprise | Le montant, presque jamais à l'échelle de l'encours vendu non livré | Selon l'acte, souvent au solde de tout compte |
Surveiller, avec les seuils des réseaux et sans eux
La surveillance exercée par les réseaux porte sur deux niveaux, le marchand pris isolément et le portefeuille de l'acquéreur pris dans son ensemble. Les contrats d'acquisition répercutent les seuils marchands. Les seuils du portefeuille sont bien plus bas, parce qu'un portefeuille dilue par construction les excès individuels. Un acquéreur peut donc dépasser son propre seuil alors qu'aucun de ses marchands n'a franchi le sien.
Le ratio suivi par le programme acquéreur de Visa additionne les signalements de fraude et les contestations, rapportés au nombre de transactions réglées en carte absente. Le ratio du portefeuille est la moyenne des ratios de ses marchands, pondérée par leur nombre de transactions. Un marchand qui pèse un pour cent des transactions et affiche vingt pour cent de fraude et de contestations ajoute donc vingt points de base au ratio global de l'acquéreur. Le seuil de dépassement se situe à soixante-dix points de base. Le seuil d'alerte se situe à cinquante. Les deux niveaux supposent aussi un nombre minimal d'événements mensuels, sous lequel le portefeuille n'entre pas dans le programme. Trois marchands de cette taille suffisent à consommer toute la marge d'un portefeuille sain sur le reste de son périmètre. Un acquéreur interrompt donc la relation avec un marchand bien avant que celui-ci n'approche de son propre seuil, la contrainte qui pèse sur lui portant sur le ratio du portefeuille.
Les seuils des réseaux reposent sur des données mensuelles publiées avec un décalage supplémentaire, et ils désignent donc une situation déjà installée depuis plusieurs semaines. La surveillance interne se fait sur les données que l'acquéreur possède en propre, à la journée. Elle porte sur des grandeurs qui varient avant les contestations. Le tableau ci-dessous recense ces grandeurs, ce que chacune mesure et la réaction qui lui correspond.
| Signal observé | Ce qu'il mesure réellement | Réaction proportionnée |
|---|---|---|
| Volume hebdomadaire en hausse hors saisonnalité déclarée | Une croissance réelle, ou une bascule de flux depuis un acquéreur qui vient de couper | Vérifier l'origine du flux, redemander la distribution des délais de livraison |
| Allongement du délai entre la vente et la livraison | L'encours non livré monte sans que le volume bouge | Recalculer le taux de couverture, relever la retenue à due concurrence |
| Part croissante des ventes à date lointaine | L'exposition se déplace vers un horizon que la réserve glissante ne suit pas | Basculer les dates lointaines en retenue intégrale jusqu'à exécution |
| Hausse des remboursements | Une insatisfaction client, ou un marchand qui annule des commandes qu'il ne peut plus servir | Demander l'explication par écrit, sous délai fixé |
| Chute brutale des remboursements | Un marchand qui conserve sa trésorerie et cesse de rendre l'argent | Traiter comme un signal de détresse, jamais comme une amélioration |
| Hausse des contestations pour prestation non reçue | La livraison ne suit plus, motif 13.1 chez Visa et catégorie Cardholder Dispute chez Mastercard | Suspendre l'acquisition des nouvelles ventes à date lointaine |
| Réponses aux demandes d'information de plus en plus lentes | L'équipe qui traitait les litiges a été réduite ou n'est plus payée | Escalade immédiate au comité de risque |
| Panier moyen qui double sans changement de catalogue | Changement de gamme non déclaré, ou encaissement pour le compte d'un tiers | Contrôle du site et des flux, code d'activité à revérifier |
Les signaux extérieurs précèdent souvent les signaux internes, parce qu'un marchand en difficulté cesse de payer ses fournisseurs avant de cesser de livrer ses clients. Le retrait d'une couverture d'assurance-crédit sur le secteur ou sur l'entité elle-même en est le plus lisible, et les fournisseurs le connaissent avant l'acquéreur. La non-publication des comptes annuels dans les délais légaux, l'inscription de privilèges par les organismes sociaux, l'ouverture d'une procédure de prévention et la radiation d'un registre professionnel se surveillent au même titre. Une veille sur les avis de clients qui signalent des retards de livraison coûte peu et renseigne vite. Chacun de ces signaux admet une explication étrangère à la défaillance, si bien qu'un signal isolé ne fonde pas de décision. Deux signaux qui se recoupent justifient en revanche une revue immédiate du dossier, sans attendre l'échéance de la revue périodique.
La politique de risque marchand est le document interne qui nomme, pour chaque signal, le seuil qui l'active, la personne qui décide et le délai de réaction. Elle est arrêtée avant l'apparition des signaux visés. Sans cet écrit, la suspension d'un reversement se discute au moment même où elle devrait être exécutée. La discussion oppose alors un commercial qui défend son client et un juriste qui découvre le contrat. Un comité de risque tranche bien plus vite lorsqu'il applique une décision qu'il a lui-même prise six mois plus tôt. Son examen porte alors sur la constatation du seuil et non sur son opportunité.
Le manuel de défaillance, geste par geste
Le manuel de défaillance est la procédure interne qui décrit les gestes à accomplir lorsqu'un marchand cesse son activité, écrite longtemps avant l'événement qu'elle vise. Les premières décisions se prennent dans les heures qui suivent la constatation de l'arrêt. Elles engagent l'acquéreur devant un juge, devant l'administrateur de la procédure et devant le réseau, chacun d'eux pouvant en contrôler la régularité par la suite. Le manuel tient en six gestes. Leur ordre compte autant que leur contenu.
La suspension du reversement est le geste le plus exposé juridiquement du manuel. L'acquéreur doit une somme au marchand. Il choisit de la conserver pour couvrir des contestations qui ne sont pas encore nées. Le contrat est le seul fondement de la retenue, la gravité de la situation n'y ajoutant aucun droit supplémentaire. Un contrat d'acquisition qui ne prévoit ni le déclencheur, ni le plafond, ni la durée de la suspension expose l'acquéreur à une condamnation, y compris lorsque sa lecture du risque se révèle exacte.
L'information des porteurs ne relève pas de l'acquéreur, qui en subit pourtant toutes les conséquences. Les clients apprennent l'arrêt par la presse ou par un courriel du marchand, puis se tournent vers leur banque dans les heures qui suivent. Le flux de contestations arrive en quelques jours. Il se concentre sur les motifs de prestation non reçue, le 13.1 chez Visa et la catégorie Cardholder Dispute chez Mastercard. Un traitement de masse préparé à l'avance absorbe ce flux sans allonger les délais de réponse. Ces délais s'étendent en revanche lorsque l'équipe litiges est dimensionnée pour le régime ordinaire.
La coordination avec les dispositifs de garantie sectoriels évite une double indemnisation et un double provisionnement. Un fonds professionnel qui rembourse les clients d'un voyagiste publie sa procédure, son périmètre et son calendrier. L'acquéreur établit à partir de ces éléments quelle part du carnet de commandes sera traitée de ce côté, et laquelle lui reviendra par contestation. Le périmètre se demande par écrit, parce que provisionner la totalité du carnet des deux côtés fausse la mesure de la perte pendant des mois. Sous-estimer le reste à charge expose davantage encore, parce qu'un périmètre de garantie plus étroit qu'annoncé renvoie tout le solde vers le réseau.
L'ouverture d'une procédure collective change la nature du dossier. Le contrat d'acquisition devient un contrat en cours dont le sort dépend du droit local, et l'administrateur peut vouloir le poursuivre pour maintenir une activité cessible. La réserve, elle, cesse d'être une ligne comptable pour devenir un objet de litige à part entière. L'acquéreur soutient qu'il compense des créances connexes, le mandataire soutient qu'il détient une somme due à la procédure. L'issue de ce litige commande l'essentiel du taux de récupération final chaque fois qu'aucune sûreté extérieure n'a été prise à l'entrée.
L'absorption des contestations dure bien plus longtemps que la liquidation elle-même. Les identifiants d'acceptation restent ouverts pour recevoir les litiges, alors qu'aucune vente n'est plus possible. Chaque contestation est réglée par l'acquéreur, imputée sur une réserve qui s'épuise, puis passée en perte. La défense en représentation suppose de produire la preuve de livraison, laquelle réside dans les systèmes du marchand et devient inaccessible dès leur extinction. Le geste de sauvegarde inscrit au manuel répond à cette contrainte. La copie de la base de commandes prise le premier jour permet de défendre encore les dossiers six mois plus tard. Son absence conduit à régler les contestations sans pièce à produire.
Les recours dont dispose l'acquéreur après la défaillance se hiérarchisent par rendement, et cet ordre varie peu d'un dossier à l'autre. Les premiers d'entre eux se constituent au moment de la souscription, puisqu'une garantie non exigée à la signature ne s'obtient plus d'un marchand défaillant. La souscription et la réserve pèsent donc davantage sur le montant récupéré que l'ensemble des gestes de crise. La liste ci-dessous suit cet ordre, du recours le plus immédiatement mobilisable à la créance la moins recouvrable.
- La réserve et le dépôt se mobilisent immédiatement et rendent leur montant nominal, sous réserve du sort de la compensation dans le droit applicable.
- La garantie bancaire à première demande s'appelle sur simple demande, dans la limite de son plafond et de sa durée de validité.
- La caution personnelle du dirigeant se plaide, se négocie et rend rarement l'essentiel, parce que son montant n'a presque jamais été calibré sur l'encours.
- L'assurance-crédit, quand elle a été souscrite sur le marchand, rembourse selon ses propres règles de déclaration et de délai de carence.
- La déclaration de créance au passif arrive en dernier, au rang chirographaire, et le taux de récupération y est généralement dérisoire.
Et ailleurs dans le monde. Le même mécanisme, ailleurs.
Ce qui protège le client quand un marchand qui a encaissé d'avance cesse son activité, et ce qui revient donc au réseau carte
Le Royaume-Uni combine deux dispositifs qui n'ont pas le même périmètre. Le régime ATOL, administré par la Civil Aviation Authority, protège les voyages à forfait incluant un vol et organise le rapatriement comme le remboursement. Il couvre aussi certaines ventes de vol sec, celles où le client ne reçoit pas son billet en échange immédiat du paiement. Le vol sec réglé contre un billet émis sur-le-champ en est exclu et retombe sur la carte. Pour un achat réglé par carte de crédit dont le prix comptant dépasse 100 £ sans dépasser 30 000 £, la section 75 du Consumer Credit Act 1974 rend l'émetteur solidairement responsable du manquement du commerçant. La charge ne passe alors pas par l'acquéreur.
Civil Aviation (Air Travel Organisers' Licensing) Regulations 2012 et Consumer Credit Act 1974, section 75 (Royaume-Uni)
L'Allemagne a changé de modèle après la faillite de Thomas Cook en 2019, quand le plafond légal de l'assurance d'insolvabilité alors en vigueur s'est révélé insuffisant pour indemniser les voyageurs. Le Reisesicherungsfondsgesetz a créé un fonds professionnel, le Deutscher Reisesicherungsfonds, opérationnel depuis le 1er novembre 2021 et financé par les organisateurs eux-mêmes. Un acquéreur allemand de voyagistes voit donc une part de son exposition absorbée par ce fonds plutôt que par des contestations.
Reisesicherungsfondsgesetz (Allemagne), fonds opérationnel depuis le 1er novembre 2021 ; Deutscher Reisesicherungsfonds GmbH