Quatre marchés, quatre architectures
Ce dossier traite quatre marchés d'Afrique du Nord, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et l'Égypte. Le voisinage géographique qui les réunit ne recouvre aucune intégration financière régionale. On y trouve quatre pays, quatre architectures incompatibles, quatre régimes de change, et aucune interopérabilité régionale de détail. Un commerçant qui encaisse à Casablanca ne peut pas transposer son montage au Caire, ni même à Tunis, puisqu'il devrait y reprendre un contrat d'acquisition local, un scheme domestique différent et un régime de change propre à ce pays. Les traits communs relèvent des usages plutôt que des infrastructures. Dans les quatre pays, l'espèce reste le moyen de paiement de référence du quotidien, et le contre-remboursement structure le e-commerce.
Chaque pays s'est doté du même triptyque, un RTGS de banque centrale, une chambre de compensation de masse et un switch monétique. Les gouvernances, elles, diffèrent profondément. Au Maroc, l'acquisition marchande a été concentrée pendant vingt ans dans une entité unique détenue par les banques. En Algérie, le scheme dominant relève de l'opérateur postal plutôt que des banques. En Tunisie, tout passe par un switch interbancaire de 1989 et par la Poste. En Égypte, la banque centrale a construit un scheme national et un rail instantané qu'elle diffuse par la commande publique.
| Pays | Scheme carte / acquisition domestique | Rail instantané | Compensation de masse | RTGS | Régulateur |
|---|---|---|---|---|---|
| 🇲🇦 Maroc | CMI (Centre Monétique Interbancaire, 2001) ; switching cédé à HPS en 2016 | Virement interbancaire instantané (GSIMT, 1ᵉʳ juin 2023) | SIMT (GSIMT) | SRBM | Bank Al-Maghrib |
| 🇩🇿 Algérie | Carte CIB (SATIM pour le GIE Monétique, 1997) et Edahabia (Algérie Poste, 2016) | – | ATCI (Centre de Pré-Compensation Interbancaire) | ARTS (2006) | Banque d'Algérie |
| 🇹🇳 Tunisie | Monétique Tunisie (SMT), 1989 ; e-DINAR (La Poste Tunisienne, 2000) | – | SIBTEL | Elyssa-RTGS (2022, ex-SGMT) | Banque Centrale de Tunisie |
| 🇪🇬 Égypte | Meeza (Egyptian Banks Company pour la CBE, 2019) ; National Switch « 123 » | InstaPay / IPN (EBC pour la CBE, 2022) | EG-ACH (EBC) | RTGS (CBE) | Central Bank of Egypt |
| 🇲🇷 Mauritanie | GIMTEL (17 banques et Mauripost, sous l'égide de la Banque Centrale de Mauritanie) | – | GIMTEL (switch carte et switch mobile) | n.c. | Banque Centrale de Mauritanie |
Ces volumes se lisent au regard des populations et des canaux de distribution. L'Égypte a émis en six ans plus de cartes domestiques que le Maroc, l'Algérie et la Tunisie réunis n'en ont émis en vingt-cinq ans. Elle a branché son scheme sur les salaires publics, les subventions et les pensions. Le parc algérien, lui, est massivement postal. Algérie Poste, qui porte les comptes CCP de masse, émet quatre fois plus de cartes que l'ensemble des banques du pays. Un parc de cartes mesure la diffusion des instruments, et non leur usage en paiement. Il renseigne en revanche sur le canal qui contrôle cette diffusion, la commande publique en Égypte et les comptes postaux en Algérie.
Maroc : le CMI, vingt ans de monopole et son démantèlement
Le Centre Monétique Interbancaire (CMI), société créée par neuf banques marocaines et opérationnelle depuis 2001, a été pendant deux décennies l'unique acquéreur du royaume. L'acquisition désigne la relation contractuelle par laquelle un établissement affilie un commerçant, traite ses transactions par carte et lui en verse le produit. Le CMI contractait avec les commerçants, déployait les TPE, opérait la passerelle e-commerce et centralisait la lutte contre la fraude. Un commerçant marocain souhaitant accepter la carte s'affiliait donc au CMI, faute d'un autre acquéreur à mettre en concurrence. Selon les éléments repris par la presse économique lors de l'instruction concurrentielle, le CMI concentrait plus de 97 % de l'acquisition monétique du pays.
La première modification du dispositif intervient en 2016. Le CMI cède ses activités de switching et de compensation à HPS (Hightech Payment Systems), éditeur marocain coté, pour 120 millions de dirhams. Le switching désigne l'acheminement et l'autorisation des transactions entre les terminaux, les émetteurs et les acquéreurs. L'opération sépare deux métiers jusque-là réunis, ce qui reste rare, puisque l'acquisition marchande demeure au CMI alors que la commutation passe chez un opérateur tiers. Elle laisse en place une possibilité technique qui ne sera exploitée que plus tard. Un switch découplé de l'acquéreur peut en effet raccorder plusieurs acquéreurs concurrents.
L'ouverture du marché résulte d'une décision de concurrence rendue en 2024. Saisi en mai 2023 d'une plainte de NAPS SA, le Conseil de la concurrence marocain prononce le 31 octobre 2024 la décision n° 152/ق/2024. Elle rend obligatoires les engagements proposés par le CMI et ses banques actionnaires. L'engagement principal porte sur le métier d'acquéreur lui-même. Le CMI cesse l'acquisition marchande et cède l'intégralité de ses contrats d'affiliation commerçants, ceux des TPE comme ceux du paiement en ligne. Les repreneurs sont des établissements de paiement ou des filiales bancaires dédiées, auxquels le CMI ouvre sa plateforme de traitement technique dans des conditions « équitables, transparentes et non discriminatoires ». Un dispositif de suivi conjoint Conseil de la concurrence / Bank Al-Maghrib contrôle l'exécution.
| Question | Avant (2001-2024) | Après (à partir du 1ᵉʳ mai 2025) |
|---|---|---|
| Qui contracte avec le commerçant ? | Le CMI, seul, pour la quasi-totalité du marché | Onze opérateurs disposent d'un agrément d'acquéreur délivré par Bank Al-Maghrib : filiales bancaires dédiées et établissements de paiement indépendants |
| Qui commute et compense ? | HPS depuis 2016, pour le compte du CMI | Le CMI se repositionne en plateforme technique neutre, accessible aux nouveaux acquéreurs à conditions non discriminatoires |
| Qui fixe l'interchange ? | Barème de place ; 1,20 % jusqu'en septembre 2024 | Bank Al-Maghrib : 0,65 % HT depuis septembre 2024, 0,50 % HT au 1ᵉʳ octobre 2026, 0,15 % pour administrations et commerce de proximité |
| Le commerçant peut-il négocier ? | Marginalement : un seul interlocuteur | Oui, sur la marge acquéreur, mais l'interchange, lui, est plafonné réglementairement |
| Peut-on répercuter la commission sur le client ? | Non | Non : la commission d'acquisition reste à la charge exclusive du commerçant, quel que soit le moyen de paiement |
- Nouveaux entrants déjà actifs : Naps, VPS, Al Barid Bank, Damane Cash (Bank of Africa), Al Filahi Cash (Crédit Agricole du Maroc), Lana Cash (CIH Bank), M2T via Chaabi Payment (BCP).
- Volume à migrer : de l'ordre de 55 000 contrats commerçants et 65 000 TPE doivent basculer du CMI vers les nouveaux acquéreurs (presse économique marocaine, 2025).
- Ce qu'il faut vérifier dans un contrat 2026 : qui est l'acquéreur juridique, qui opère le switch, quel MID est conservé lors de la migration, et si les identifiants de transaction restent stables pour la réconciliation.
- Ce qui ne change pas : le CMI reste incontournable techniquement. Sortir de son périmètre contractuel ne signifie pas sortir de son infrastructure.
Maroc : les rails, la carte qui sert à retirer, et le wallet qui ne décolle pas
Sous la monétique, l'architecture marocaine de règlement repose sur deux systèmes distincts, un système de règlement brut en temps réel et une chambre de compensation de masse. Le SRBM (Système des Règlements Bruts du Maroc), exploité par Bank Al-Maghrib, est le seul lieu de règlement définitif en monnaie banque centrale. Le SIMT (Système Interbancaire Marocain de Télécompensation), opéré par le GSIMT, traite les instruments scripturaux, à savoir les virements, les prélèvements, les chèques et les effets. Les cartes en sont exclues, puisqu'elles relèvent du circuit monétique. Les soldes nets du SIMT se règlent dans le SRBM, de sorte que le dénouement de la compensation de masse s'opère lui aussi en monnaie banque centrale.
Le virement interbancaire instantané a été ajouté à cette infrastructure le 1ᵉʳ juin 2023 par Bank Al-Maghrib et le GSIMT. Il s'exécute en moins de 20 secondes. Le service fonctionne 24/7, et le montant transféré est plafonné à 20 000 dirhams pendant une période transitoire. Les particuliers en ont bénéficié gratuitement pendant les trois premiers mois. Le dispositif vise le remplacement d'une partie des paiements en espèces par un transfert de compte à compte immédiat. Sa montée en charge reste limitée au regard des autres instruments scripturaux, comme le montre la comparaison des volumes de sa première année pleine.
Le paiement mobile a été développé pour réduire cet écart entre l'équipement et l'usage. Le Maroc a créé une catégorie juridique d'établissement de paiement distincte de la banque et agréé une vingtaine d'acteurs (Wafacash, M2T, Cash Plus, NAPS, Barid Cash, Maroc Telecom, Orange…). Il a mis en service en 2018 un switch de paiement mobile (dit MarocPay) rendant tous les m-wallets interopérables, HPS ayant ensuite agréé ces acteurs pour le retrait GAB. Le marché comptait 21 offres de m-wallets en 2024 (Bank Al-Maghrib). Le CMI a cité plus de 8 millions de porteurs de wallets en 2024-2025, chiffre non recoupé sur une source Bank Al-Maghrib. L'adoption reste très en deçà des objectifs affichés lors du lancement du dispositif. Le nombre de porteurs annoncé ne renseigne d'ailleurs pas sur la fréquence des paiements marchands effectivement réalisés par ce canal.
Côté acceptation, la direction générale du CMI a annoncé à la presse économique marocaine une estimation pour l'exercice 2025. Elle porte sur plus de 240 millions d'opérations monétiques (+15 % environ), dont 85 % réalisées par des cartes marocaines au Maroc. Les commerçants auraient encaissé près de 100 milliards de dirhams (+13 % environ), dont quelque 32 milliards par cartes étrangères. À cela s'ajoute Fatourati, la plateforme multi-facturiers du CMI, annoncée au-delà de 250 millions de transactions et 220 milliards de dirhams recouvrés. Ces chiffres sont des estimations communiquées par l'opérateur, et non des statistiques établies par la banque centrale. Ils portent sur l'exercice 2025. Les séries de Bank Al-Maghrib citées plus haut portent sur 2024.
Tunisie : la SMT, le e-DINAR postal et les deux seules passerelles
La monétique tunisienne repose sur un acteur central ancien, Monétique Tunisie, la Société Monétique Tunisie (SMT), détenue par les banques du pays et en service depuis 1989. Elle exerce trois fonctions. Elle est le switch national, un agrégateur de paiements mobiles et de facturiers, et l'exploitant de la passerelle e-commerce Click to Pay SMT, adossée à la majorité des banques locales. Elle est de ce fait le point d'entrée quasi obligé de tout marchand qui veut encaisser en ligne en Tunisie.
Le second pilier de la monétique tunisienne relève de l'opérateur postal. La Poste Tunisienne exploite depuis 2000 le e-DINAR, carte prépayée doublée d'une passerelle de paiement en ligne. La Tunisie n'a historiquement compté que deux passerelles e-commerce, celle de la SMT et celle de la Poste. Le e-DINAR a trouvé son usage de masse avec D17, l'application de paiement mobile grand public commercialisée sous la marque DigiPostBank. Elle gère le compte e-DINAR, le rechargement par carte bancaire, le paiement de factures, les transferts entre particuliers et le paiement marchand par QR certifié Masterpass.
| Click to Pay SMT | Solution e-DINAR | |
|---|---|---|
| Opérateur | Société Monétique Tunisie (banques tunisiennes) | La Poste Tunisienne |
| Adossement | La majorité des banques commerciales du pays | Comptes et cartes prépayées e-DINAR, application D17 |
| Cartes acceptées | Cartes bancaires tunisiennes (CIB), Visa et Mastercard, y compris cartes étrangères, avec 3-D Secure | Cartes e-DINAR de la Poste, et cartes bancaires pour le rechargement |
| Enjeu pour le marchand | Couverture bancaire maximale ; intégration bancaire par banque | Atteint une population non bancarisée que la carte bancaire ne couvre pas |
La Banque Centrale de Tunisie a modernisé de son côté la jambe de règlement interbancaire. Elyssa-RTGS, en service depuis 2022, a remplacé le SGMT (Système de Gros Montants de Tunisie), premier RTGS national dont le seuil d'entrée était de 100 000 dinars par virement. Le sigle SGMT reste présent dans les conventions bancaires et les procédures rédigées avant la bascule, où il désigne en pratique le système Elyssa-RTGS qui lui a succédé. La compensation de masse relève de SIBTEL, dont les soldes se règlent également dans Elyssa.
Algérie : la SATIM, la carte CIB et le scheme postal qui l'écrase
Le scheme carte bancaire algérien est la carte CIB, lancée en 1997. Elle est opérée par la SATIM (Société d'Automatisation des Transactions Interbancaires et de Monétique) pour le compte du GIE Monétique et des banques algériennes. La SATIM exploite également la passerelle e-commerce nationale, qui centralise les paiements en ligne réglés par carte domestique. Un marchand algérien acceptant la carte sur son site se raccorde donc à cette infrastructure de place par l'intermédiaire de sa banque, et non à un prestataire de services de paiement (PSP) international.
Le scheme qui domine réellement le pays relève pourtant de l'opérateur postal. Edahabia, lancée en 2016 par Algérie Poste, s'appuie sur les comptes courants postaux (CCP), très largement diffusés dans la population. On compte 17 655 039 cartes sur un total de 21 899 581 cartes de paiement en 2025, soit plus de 80 % du parc, contre 4 244 542 cartes CIB. L'interopérabilité CIB ↔ Edahabia a été formalisée par accord entre Algérie Poste, la SATIM et le GIE Monétique. Les deux cartes s'utilisent donc sur le même réseau d'acceptation. Ce scheme domestique est peu documenté hors du pays. Un dimensionnement de l'acceptation fondé sur le seul parc bancaire laisse de côté plus de quatre cartes sur cinq.
| Carte CIB | Edahabia | |
|---|---|---|
| Émetteur | Les banques algériennes, via la SATIM pour le GIE Monétique | Algérie Poste |
| Depuis | 1997 | 2016 |
| Parc 2025 | 4 244 542 cartes | 17 655 039 cartes |
| Socle de comptes | Comptes bancaires | Comptes courants postaux (CCP), très largement diffusés |
| Acceptation | TPE et passerelle e-commerce nationale opérée par la SATIM | Même réseau d'acceptation, par accord d'interopérabilité avec la SATIM et le GIE Monétique |
| Ce qu'il faut en retenir | Le scheme « officiel » de la place bancaire | Le scheme qui décide réellement de la couverture porteurs |
Le cadre juridique du commerce en ligne est la loi n° 18-05 du 10 mai 2018 relative au commerce électronique. Elle réserve l'exploitation des plateformes de paiement à un cercle fermé d'opérateurs. Le paiement électronique s'effectue à travers des plateformes de paiement dédiées, mises en place et exploitées exclusivement par les banques agréées par la Banque d'Algérie et par Algérie Poste. Ces plateformes sont connectées aux terminaux via le réseau de l'opérateur public de télécommunications. La loi distingue transaction interne et transaction transfrontalière. Elle interdit toute transaction électronique portant sur des matériels, équipements et produits qualifiés de sensibles par la réglementation.
Égypte : Meeza, InstaPay et la banque centrale comme chef d'orchestre
L'Égypte est le marché de la zone où l'État a le plus ouvertement piloté la construction du système de paiement. L'infrastructure y est concentrée dans une entité unique, l'Egyptian Banks Company (EBC), qui en exploite l'essentiel sous l'égide de la Central Bank of Egypt. Elle opère le scheme carte Meeza, le rail instantané IPN / InstaPay, la chambre de compensation EG-ACH et le commutateur GAB national sous la marque d'acceptation « 123 ». Le règlement final se fait dans le RTGS de la CBE. Il est libellé en livres égyptiennes. Cette concentration distingue l'Égypte des trois autres pays de la zone, où le switch monétique, la compensation de masse et le règlement relèvent d'opérateurs séparés.
Meeza, lancé en 2019, a atteint plus de 43,5 millions de cartes émises en juin 2025. Cette progression procède d'une décision publique. Elle ne résulte pas de la demande des porteurs. La banque centrale a imposé le scheme comme canal de distribution des salaires publics, des subventions et des pensions, ce qui a doté d'une carte des populations qui n'en détenaient aucune. Le procédé, un scheme domestique diffusé par le canal étatique, se retrouve ailleurs dans la région, notamment avec Himyan au Qatar. Pour un commerçant égyptien, l'acceptation de Meeza conditionne l'accès à la fraction la plus large de la base porteurs, celle que les schemes internationaux ne couvrent pas.
Un cadre légal accompagne ce déploiement. La loi n° 18 de 2019 sur les moyens de paiement non monétaires a été promulguée le 16 avril 2019. Elle oblige les entités publiques et les sociétés à capitaux majoritairement publics à régler leurs dus par des moyens autres que l'espèce. Sont visés les jetons de présence, les salaires, les honoraires d'experts et les cotisations sociales. Elle impose aux administrations et services au public d'offrir des moyens de paiement électroniques. Son règlement d'exécution a été publié au Journal officiel le 7 septembre 2020. La période de mise en conformité a été prorogée jusqu'au 7 septembre 2021. Le manquement est sanctionné par une amende de 2 % à 10 % du montant réglé en espèces, plafonnée à 1 million EGP.
Égypte : Fawry, les réseaux de cash-in et le paiement fractionné
Le cash-in désigne l'encaissement en espèces d'un achat en ligne par un tiers agréé, qui en reverse ensuite le montant au marchand sous forme scripturale. Dans un pays où l'espèce reste dominante, le point de contact du paiement numérique prend ainsi la forme d'un réseau physique de collecte plutôt que d'un instrument détenu par le client. La séquence est constante. Un client commande en ligne et reçoit une référence de paiement. Il règle ensuite en espèces chez un commerçant de quartier raccordé à un agrégateur, lequel notifie le marchand et lui transfère les fonds. L'Égypte en a fait une industrie, dont les volumes traités par Fawry donnent la mesure.
L'accès au marché égyptien du paiement est soumis à agrément de la banque centrale. La Central Bank of Egypt a publié en juin 2025 ses règles de licence et d'enregistrement des Payment System Operators (PSO) et Payment Service Providers (PSP). Elle agit en application de la loi n° 194 de 2020 sur la banque centrale et le système bancaire. Ces règles couvrent les dépôts et retraits sur comptes de paiement ainsi que l'exécution d'opérations et de transferts de fonds. Elles couvrent également l'émission d'instruments de paiement et de canaux d'acceptation électronique, ainsi que l'envoi et la réception de transferts en livres égyptiennes. Elles introduisent des catégories A et B assorties d'exigences de capital étagées selon les services exercés. Les acteurs déjà installés opèrent sous des licences délivrées avant ce texte. Paymob exerce sous licence Payments Facilitator de la CBE obtenue dès 2018.
Le cash et le contre-remboursement : le vrai moyen de paiement du e-commerce
Le contre-remboursement (cash on delivery, COD) désigne le règlement d'une commande en espèces au moment de la livraison, entre les mains du transporteur. Il reste le mode d'encaissement de référence du e-commerce dans les quatre pays, et son recul est lent. Deux indicateurs publiés en donnent la mesure. Au Maroc, Bank Al-Maghrib mesure que près de 86 % de la valeur passée sur une carte marocaine ressort en espèces au distributeur (rapport 2024). En Égypte, une étude de Crowd Analyzer portant sur 2024-2025, relayée par Ahram Online, relève que 90 % des consommateurs déclarent préférer le paiement à la livraison. Cette seconde donnée porte sur une préférence déclarée et non sur une part de marché observée, ce qui en limite la portée statistique sans rien retirer à l'ampleur du signal d'intention.
Plusieurs facteurs expliquent cette persistance. Le premier est la défiance envers le paiement en ligne, dans des marchés où le recours en cas de non-livraison est incertain. Le second est la faible bancarisation en dehors des grandes villes. S'y ajoutent les plafonds de change qui rendent la carte inutile hors du pays, et l'habitude d'un commerce où l'on paie ce que l'on a vu. Du point de vue de l'acheteur, le contre-remboursement fonctionne comme une assurance non tarifée que le vendeur lui accorde. Le risque de non-conformité et de non-livraison reste chez ce dernier.
| Poste | Contre-remboursement | Paiement en ligne prépayé |
|---|---|---|
| Commission d'encaissement | Frais de collecte du transporteur, généralement un pourcentage du montant collecté, en sus du prix de livraison | Commission d'acquisition, avec au Maroc un interchange plafonné à 0,50 % HT à compter du 1ᵉʳ octobre 2026 |
| Délai d'encaissement | Livraison, puis reversement périodique du transporteur : plusieurs semaines de DSO | Quelques jours ouvrés selon l'acquéreur |
| Taux d'échec | Refus à la livraison et retours : coût de transport aller-retour intégralement à la charge du marchand | Refus d'autorisation, sans coût logistique |
| Risque porté | Risque de crédit sur le transporteur qui détient les espèces, et risque de détournement | Risque de fraude et de rétrofacturation sur les cartes ; nul sur un virement instantané poussé |
| Réconciliation | Trois sources à rapprocher : commandes, bordereaux transporteur, virements reçus | Deux sources : remises et virements de l'acquéreur |
- Différencier le prix : remise explicite sur le paiement en ligne, ou frais de service sur le COD lorsque le droit local le permet. Au Maroc, la commission d'acquisition elle-même ne peut jamais être répercutée sur le client.
- Réduire le risque perçu : paiement à l'expédition plutôt qu'à la commande, politique de retour lisible, et preuve de livraison.
- Proposer le virement instantané là où il existe : InstaPay en Égypte, virement interbancaire instantané au Maroc, avec un coût marginal faible, des fonds immédiats et aucune rétrofacturation.
- Brancher un réseau de cash-in (Fawry, Aman en Égypte ; agrégateurs de facturiers ailleurs) pour convertir un client « cash » en encaissement scriptural sans passer par le livreur.
- Mesurer le retour par canal : le taux de retour du COD est la variable qui décide de la rentabilité d'une verticale, bien avant le taux de commission.
Le contrôle des changes, ce qui décide de la faisabilité d'un montage
Le contrôle des changes désigne l'ensemble des règles par lesquelles un État encadre la détention et la circulation des devises étrangères sur son territoire. Il commande la faisabilité d'un montage d'encaissement dans la zone. Le choix du prestataire technique vient ensuite. Le dirham marocain, le dinar algérien et le dinar tunisien ne sont pas librement convertibles. La livre égyptienne a connu des tensions de disponibilité en devises. Les questions à instruire en premier sont donc quelle entité encaisse, dans quelle devise, et comment les fonds sortent du pays. Le montage habituel dans l'Union européenne associe une entité unique, un acquéreur transfrontalier et un payout centralisé. Il ne se transpose dans aucun de ces quatre pays sans adaptation.
| Pays | Acquisition locale | Sortie de devises pour un résident | Ce qu'un marchand étranger doit savoir |
|---|---|---|---|
| 🇲🇦 Maroc | Ouverte depuis le 1ᵉʳ mai 2025 : onze acquéreurs agréés par Bank Al-Maghrib, le CMI devenant plateforme technique | Dotations encadrées par l'Office des Changes : à compter du 1ᵉʳ janvier 2026, dotation e-commerce des particuliers portée à 20 000 MAD par an (contre 15 000 MAD) | Interchange plafonné et décroissant (0,50 % HT au 1ᵉʳ octobre 2026) ; commission jamais répercutable sur le client |
| 🇩🇿 Algérie | Fermée : plateformes de paiement exploitées exclusivement par les banques agréées par la Banque d'Algérie et par Algérie Poste (loi n° 18-05) | Très restreinte | Pas d'acquisition étrangère possible ; entité locale, compte local et raccordement SATIM obligatoires |
| 🇹🇳 Tunisie | Deux passerelles historiques : Click to Pay SMT et la solution e-DINAR de La Poste Tunisienne | Carte technologique internationale : 1 000 TND/an pour une personne physique, 10 000 TND pour une personne morale résidente, jusqu'à 100 000 TND pour une société labellisée « Start-up », usage en ligne limité aux dépenses TIC | Vendre un abonnement logiciel à des PME tunisiennes se heurte au plafond de dotation, pas au moyen de paiement |
| 🇪🇬 Égypte | Cadre PSO/PSP publié par la Central Bank of Egypt en juin 2025 (loi n° 194 de 2020), catégories A et B avec capital étagé | Encadrée ; plafonds propres à InstaPay : 70 000 EGP par opération, 120 000 EGP par jour, 400 000 EGP par mois et par compte lié | L'acceptation de Meeza n'est pas optionnelle : c'est la base porteurs la plus large, alimentée par les flux publics |
Le Maroc a relevé plusieurs de ses plafonds de change. La nouvelle Instruction générale des opérations de change de l'Office des Changes, applicable à compter de 2026, en fixe les nouveaux montants. La dotation e-commerce des personnes physiques, résidents comme Marocains du monde, passe de 15 000 à 20 000 dirhams par an. Côté entreprises, le plafond e-commerce pour les structures sans compte en devises ou en dirhams convertibles est porté de 500 000 à 1 million de dirhams. La dotation touristique annuelle reste fixée à 100 000 dirhams, complétée par une dotation supplémentaire adossée à l'impôt sur le revenu acquitté. Ces dotations s'appliquent aux résidents marocains et non aux marchands étrangers. Elles bornent en revanche le marché adressable de ces derniers. Elles fixent le montant qu'un client marocain peut dépenser en ligne auprès d'un fournisseur établi hors du pays.
Buna est le seul rail transfrontalier de la région réellement en production côté arabe. Lancée en 2020, cette plateforme panarabe assure la compensation et le règlement multidevises. Elle est exploitée par l'Arab Regional Payments Clearing and Settlement Organization (ARPCSO), filiale du Fonds monétaire arabe. Elle traite des flux interbancaires et non des paiements de détail, ce qui la place hors de la chaîne d'encaissement marchand. Elle modifie en revanche la logistique des règlements entre banques de la région, qui peuvent y être opérés en plusieurs devises sur une même plateforme.
- Qui il faut connaître : Bank Al-Maghrib, l'Office des Changes, le CMI, HPS et le GSIMT au Maroc ; la Banque d'Algérie, la SATIM, le GIE Monétique et Algérie Poste en Algérie ; la Banque Centrale de Tunisie, la Société Monétique Tunisie et La Poste Tunisienne en Tunisie ; la Central Bank of Egypt, l'Egyptian Banks Company, Fawry et les PSP agréés en Égypte.
- Ce qui casse le plus souvent : la sortie des fonds, jamais l'intégration technique.
- Ce qui coûte : le contre-remboursement, par son taux de retour et son DSO, et non la commission carte, aujourd'hui la plus encadrée de la zone au Maroc.
- Ce qui bouge en 2026 : le calendrier marocain (cession des portefeuilles commerçants du CMI en janvier puis avril 2026, interchange à 0,50 % en octobre 2026) et la montée en charge du cadre PSO/PSP égyptien.
- Ce qu'il ne faut pas supposer : qu'un scheme international suffit. En Algérie il ne sert à rien en domestique ; en Égypte il rate la base Meeza ; au Maroc et en Tunisie il coexiste avec des rails locaux que la clientèle utilise davantage.