Le 26 août 2026, devant le symposium de la Bundesbank consacré à l’avenir des paiements, Piero Cipollone, membre du directoire de la Banque centrale européenne, a confirmé la mise en service de Pontes. Cette brique de l’Eurosystème permet de régler en monnaie de banque centrale une transaction dont les titres circulent sur un registre distribué. Le lancement est fixé au troisième trimestre 2026 dans la documentation de la BCE, et au 21 septembre 2026 selon Ledger Insights.
L’enjeu n’est pas la tokenisation des titres, qui existe déjà sur des plateformes privées, mais la jambe espèces de l’opération. Un titre tokenisé échangé sur un registre privé se réglait jusqu’ici en monnaie commerciale ou en jeton privé, et la contrepartie de règlement portait donc un risque d’émetteur. Pontes remplace cette contrepartie par de l’euro de banque centrale.
Ce que Pontes fait exactement
Pontes relie les plateformes DLT de marché aux TARGET Services. La synchronisation passe par un protocole dit Hash-Link, qui garantit un règlement « tout ou rien » : la livraison des titres et le paiement aboutissent ensemble, ou aucun des deux n’aboutit. C’est la définition classique de la livraison contre paiement, transposée à une situation où les deux jambes vivent sur deux infrastructures différentes.
Deux modalités coexistent. Le participant règle soit sur la plateforme DLT de l’Eurosystème au moyen de jetons de trésorerie, soit dans T2, le système de règlement brut en temps réel. La seconde option importe le plus : elle signifie qu’une banque n’a pas besoin de détenir un actif nouveau pour participer, seulement d’un accès à T2 dont elle dispose déjà.
- Qui peut être participant : toute entité disposant d’un accès à T2 au sens de l’article 4 de l’orientation TARGET.
- Quelles plateformes peuvent se connecter : dépositaires centraux de titres agréés, opérateurs de systèmes de règlement DLT relevant du régime pilote, opérateurs de systèmes de paiement de l’Union et de l’Espace économique européen soumis à surveillance, contreparties centrales agréées.
- Quelles opérations : livraison contre paiement et, plus largement, toute transaction exigeant un règlement simultané des deux jambes.
- Quelle tarification au lancement : des frais d’entrée uniques, sans redevance récurrente dans la phase initiale, pour lever le frein à l’adoption.
Un calendrier en trois marches
La fragmentation européenne, chiffrée
Le discours de Piero Cipollone a livré les ordres de grandeur qui expliquent l’urgence ressentie à Francfort. Les actifs traditionnels tokenisés sur blockchains publiques ont été multipliés par cinq environ en un an dans le monde, passant de 4,7 milliards d’euros en mars 2025 à 23,3 milliards en mars 2026. Le marché reste petit au regard des encours classiques, mais sa pente est celle d’une infrastructure en train de se fixer, donc de choisir ses standards.
| Type d’infrastructure | Nombre dans l’Union |
|---|---|
| Dépositaires centraux de titres | 31 |
| Contreparties centrales | 14 |
| Plateformes de négociation | 323 |
| Part des transactions de 2023 réglées à l’intérieur d’un même dépositaire | plus de 95 % |
Cette dernière ligne est la plus parlante. Une infrastructure post-marché dont plus de 95 % des transactions ne franchissent jamais la frontière du dépositaire n’est pas un marché unique : c’est une juxtaposition de marchés nationaux reliés par des passerelles coûteuses. La tokenisation peut reproduire cette géographie sur des registres, ou la contourner. Pontes vise le second résultat.
Trois risques, trois conditions
Piero Cipollone a nommé trois dangers. D’abord la fragmentation des plateformes, qui disperse la liquidité entre des registres qui ne se parlent pas. Ensuite la perte de l’ancrage monétaire, si le règlement migre durablement vers des actifs privés. Enfin la dépendance externe, si les infrastructures et les technologies employées par la finance européenne sont conçues et exploitées hors d’Europe.
- Des standards d’interopérabilité communs, permettant à des systèmes distincts d’échanger des instructions fiables sans altérer l’identité de l’actif ni les contrôles de son émetteur.
- Une coordination entre public et privé, l’autorité apportant l’ancrage monétaire et le cadre prudentiel, le marché apportant les actifs et les services.
- Un cadre juridique intégré, clarifiant à l’échelle de l’Union la propriété d’un actif tokenisé, le caractère définitif du règlement, la conservation et le caractère exécutoire des contrats intelligents.
Appia, le second volet annoncé, ne produit pas de logiciel. C’est une feuille de route associant acteurs publics et privés sur l’architecture, les standards et la gouvernance de la finance tokenisée européenne, de l’interopérabilité des actifs à la gestion du collatéral. Le livrable est attendu en 2028.
Pour les professionnels du paiement, la portée immédiate reste indirecte : une infrastructure de règlement de titres ne change pas le parcours d’un encaissement commerçant. Elle fixe en revanche le précédent européen sur une question qui reviendra dans les paiements, celle de savoir quel actif fait foi au moment du règlement et qui en porte le risque.