Chapitre 1. Deux marchés voisins, deux architectures sans rapport.
La Colombie et le Pérou se traitent souvent comme un bloc andin. Cette lecture coûte cher. La Colombie a construit un rail instantané public, Bre-B, sous l'autorité de sa banque centrale, quand le Pérou n'a rien construit. Il a contraint deux portefeuilles privés déjà dominants à s'ouvrir l'un à l'autre. Deux méthodes opposées, deux calendriers, deux jeux de textes. Un tunnel de paiement copié d'un pays à l'autre échoue sur le premier écran.
Le second écart tient au poids de l'espèce, dont les deux pays font encore un usage majoritaire, mais pas au même endroit de la chaîne. En Colombie, l'espèce assurait 78,4 % du nombre de paiements habituels et 74,6 % de leur valeur (Banco de la República, enquête de perception, terrain janvier-avril 2022). Au Pérou, 64 % des transactions de consommation se règlent encore en liquide (BCRP, enquête nationale sur les habitudes de paiement, juin 2025). Le canal espèces n'est donc pas une option de confort. Il représente une part de marché.
| Colombie | Pérou | |
|---|---|---|
| Monnaie | Peso colombien (COP) | Sol (PEN) |
| Banque centrale et superviseur | Banco de la República / Superintendencia Financiera de Colombia | Banco Central de Reserva del Perú / Superintendencia de Banca, Seguros y AFP |
| Rail instantané | Bre-B, public, en service depuis le 6 octobre 2025 | Transferencias Inmediatas de la CCE, société détenue par les banques |
| Adressage | Llave résolue par un annuaire central, le DICE | Numéro de mobile entre portefeuilles, puis alias de compte en phase 2 |
| Portefeuilles à brancher | Nequi, Daviplata, MOVii | Yape, Plin, Bim |
| Rail e-commerce historique | PSE, exploité par ACH Colombia depuis 2001 | Carte via Niubiz, Izipay ou Culqi |
| Canal espèces | Réseaux d'encaissement, dont Efecty | Code CIP PagoEfectivo, payable en agence ou en bodega |
| Facturation obligatoire | DIAN, validation préalable et CUFE | SUNAT, envoi postérieur sous délai et CDR |
| Taxe sur le flux | GMF à quatre pour mille sur les débits de compte | ITF à 0,005 % sur les opérations affectées |
| Ce qui casse en premier | Un tunnel sans PSE ni Bre-B, calibré sur la carte de crédit | Une page de paiement sans portefeuille ni code CIP |
Un chiffre colombien mérite d'être posé avant toute décision d'architecture. En 2024, les transferts de compte à compte atteignaient 16,2 millions d'opérations par jour, soit 3,6 fois le nombre de transactions par carte (Banco de la República, Reporte de la Infraestructura Financiera, 2025). La Colombie est un marché de virement. Un dispositif d'encaissement bâti sur la carte y adresse une minorité de payeurs, dans une minorité de villes.
Chapitre 2. Colombie : câbler Bre-B sans débrancher PSE.
Bre-B est entré en service le 6 octobre 2025. Le Banco de la República n'exploite pas le rail de bout en bout. Il tient deux modules centraux : le DICE, annuaire des llaves, et le MOL, qui liquide chaque ordre en monnaie de banque centrale sur les comptes du CUD. Entre les deux se trouvent les SPBVI, systèmes privés de paiement de bas montant immédiat. Chaque établissement choisit celui où il héberge ses llaves. Cette architecture commande la négociation tarifaire du commerçant.
La llave est l'adresse de réception, et elle se réserve tôt. Elle n'est nécessaire que pour recevoir, un compte sans llave restant capable d'émettre. Cinq types coexistent, dont deux intéressent directement un e-commerçant. Le code de commerce est attribué par l'établissement où le commerce détient son moyen de paiement, tandis que l'identifiant alphanumérique, généré par l'entité, s'attribue en masse et rend la réconciliation possible commande par commande.
| Type de llave | Qui la porte | Usage marchand |
|---|---|---|
| Numéro de document d'identité | Particuliers et personnes morales | La plus intuitive côté payeur, la plus exposée à l'ingénierie sociale |
| Numéro de téléphone mobile | Particuliers | Type le plus migré depuis Transfiya lors du peuplement du DICE |
| Adresse électronique | Particuliers et entreprises | Utile quand le numéro sert déjà pour un autre produit de dépôt |
| Identifiant alphanumérique | Tous, généré par l'entité | Attribuable en masse : une llave par point de vente, par caisse ou par campagne d'encaissement |
| Code de commerce | Commerces uniquement | Attribué par l'entité où le commerce détient son moyen de paiement |
Le rail historique ne disparaît pas, et ne se comporte pas comme Bre-B. Exploité depuis 2001 par ACH Colombia S.A., PSE, pour Pagos Seguros en Línea, redirige l'acheteur vers l'interface de sa propre banque. Le paiement est un débit de compte. Il n'y a ni autorisation à capturer, ni chargeback de réseau, et le règlement suit le cycle de compensation, pas le temps réel. Le taux d'échec dépend de la disponibilité des banques émettrices, sur laquelle le marchand n'a aucune prise. Un abandon en cours de redirection ne laisse aucune trace exploitable côté commerçant. Le tunnel devient aveugle.
| Rail | Réception des fonds | Recours acheteur | Cas d'usage |
|---|---|---|---|
| Bre-B | Temps réel, 24/7, en monnaie de banque centrale | Aucun rappel du rail | QR en magasin, P2P, migration progressive du commerce en ligne |
| PSE | Par compensation, non instantanée | Aucun chargeback de réseau | Commerce en ligne, gros paniers, recouvrement de factures |
| Carte | Selon le contrat d'acquisition, après compensation | Chargeback selon les règles du réseau | Vente à distance, abonnement, paiement en cuotas |
| Espèces | Après remise du réseau d'encaissement | Sans objet | Clientèle non bancarisée, paiement à la livraison |
Chapitre 3. Pérou : Yape, Plin et le code CIP dans le même tunnel.
Le marché péruvien s'est fait sans rail public. Yape a été lancé en 2017 par le Banco de Crédito del Perú, du groupe Credicorp, et fonctionne aujourd'hui comme une super-app : paiement par QR, micro-crédit, recharges, place de marché. Plin, ouvert en 2020, est un réseau de transferts qui relie les applications bancaires de BBVA, Interbank, Scotiabank et BanBif, et ne dispose pas d'application propre. La distinction est opérationnelle. Accepter Plin revient à dépendre de la chaîne de chacune des banques membres.
L'infrastructure de dénouement est la Cámara de Compensación Electrónica, détenue par les banques péruviennes depuis 2000. Elle exploite les Transferencias Inmediatas depuis 2016, et ses soldes se règlent au LBTR du BCRP. La banque centrale n'a pas construit de rail concurrent, se bornant à publier des circulaires et à fixer des dates. Chaque phase a élargi le périmètre de l'obligation d'interopérer, et chacune a produit un saut de volume mesurable.
Le code CIP encaisse sans compte et sans carte. PagoEfectivo, opéré par Orbis Ventures S.A.C., société rattachée au groupe Paysafe, génère un code CIP au moment de la commande. L'acheteur le règle ensuite en espèces chez un agent, dans une bodega ou depuis sa banque en ligne. Le rail est asynchrone par construction. Aucune logique synchrone ne tient, parce que la confirmation arrive après le passage en caisse, parfois le lendemain. La commande doit rester en attente sans bloquer le stock indéfiniment.
- Fixer une durée de validité explicite au CIP. Passé ce délai, le code ne peut plus être réglé, et la commande doit basculer dans un état terminal documenté côté marchand.
- Réserver le stock, sans le geler. Un panier payé au comptoir se confirme en heures ou en jours : la politique de réservation se décide avant l'intégration, pas après le premier incident.
- Rapprocher par référence, jamais par montant. Le code CIP est l'unique clé fiable ; deux commandes du même montant se confondent immédiatement.
- Relancer avant expiration. Le courriel qui porte le code est le seul support de paiement du client : sa délivrabilité fait partie du taux de conversion.
Chapitre 4. Facturer : validation préalable côté DIAN, envoi sous délai côté SUNAT.
Les deux pays imposent la facture électronique, mais pas au même moment de la vente. La Colombie applique une validation préalable. La DIAN contrôle le XML et attribue un CUFE avant remise au client, sans quoi le document n'a aucun effet fiscal. Le Pérou fonctionne à l'inverse, la facture s'émettant avant de partir vers la SUNAT ou vers un OSE dans un délai borné. Le mécanisme de sanction diffère, et la conception du tunnel avec lui.
| DIAN (Colombie) | SUNAT (Pérou) | |
|---|---|---|
| Moment du contrôle | Avant remise au client : validation préalable | Après émission : envoi à la SUNAT ou à un OSE |
| Identifiant produit | CUFE, Código Único de Facturación Electrónica | CDR, Constancia de Recepción : acceptée, acceptée avec observation, ou rejetée |
| Délai | Immédiat : la validation conditionne l'effet fiscal du document | Trois jours calendaires suivant l'émission pour la facture électronique |
| Document B2C | Documento equivalente électronique, dont le tiquet POS | Boleta de venta electrónica, pour les consommateurs finaux |
| Document B2B | Factura electrónica de venta | Factura, réservée à un acquéreur détenteur d'un RUC |
| Sanction propre au régime | Un document non validé n'a pas d'effet fiscal | Un envoi hors délai retire au document sa qualité de facture, même remis au client |
| Texte de référence | Resolución DIAN 000165 de 2023, annexe technique 1.9 | Resolución de Superintendencia N° 000003-2023/SUNAT |
En Colombie, le tiquet POS n'est plus une porte de sortie. Le second paragraphe de l'article 616-1 du Estatuto Tributario, modifié par la Ley 2155 de 2021, borne le document équivalent POS. Il ne couvre plus que les ventes inférieures ou égales à 5 UVT par document, hors taxes. La Resolución DIAN 001092 du 1er juillet 2022 a fixé la mise en œuvre de cette limite. L'UVT vaut COP 52 374 pour 2026 (Resolución DIAN 000227 du 15 décembre 2025), soit un plafond de COP 261 870 au-delà duquel la facture électronique de vente devient obligatoire.
- Factura electrónica de venta, ventes de biens et prestations de services (Resolución 000165 de 2023)
- Notas crédito y débito, pour ajuster une facture déjà validée, sans la réémettre
- Documento soporte, pour justifier un coût payé à un fournisseur non tenu de facturer (Resolución 000167 de 2021)
- Documento soporte de nómina electrónica, coûts salariaux transmis dans les dix premiers jours ouvrés du mois suivant (Resolución 000013 de 2021)
- RADIAN, registre public qui fait circuler la facture comme titre négociable, relié au document par le CUFE (Resolución 000015 de 2021)
Au Pérou, le choix entre boleta et factura se fait au checkout. Le tunnel doit trancher avant le paiement. La factura ne s'émet qu'au profit d'un acquéreur détenteur d'un RUC, le numéro d'identification fiscale. La boleta de venta electrónica couvre le consommateur final, et au-delà de S/ 700, elle exige l'identification de l'acheteur, par DNI ou par RUC (SUNAT). Une page de paiement qui ne demande jamais ces données produit des documents inexploitables pour l'acheteur professionnel, qui ne pourra pas déduire son achat.
{
"co": {
"tipo_documento": "NIT | CC | CE | Pasaporte",
"numero_documento": "requis pour la factura electrónica de venta",
"regla_pos": "documento equivalente POS limité à 5 UVT, soit COP 261 870 en 2026"
},
"pe": {
"tipo_comprobante": "factura (RUC requis) | boleta (consommateur final)",
"numero_documento": "RUC 11 chiffres, ou DNI si boleta > S/ 700",
"envio_sunat": "facture : 3 jours calendaires ; boletas : resumen diario"
}
}Les boletas ne partent pas une par une. Elles remontent par resumen diario, envoyé le jour de leur émission ou au plus tard le septième jour calendaire suivant (SUNAT). Cette tolérance fait gagner du temps et crée un piège comptable, une boleta émise mais jamais résumée n'existant pas pour l'administration alors qu'elle existe pour le client. Le suivi doit porter sur le taux d'accusés de réception, pas sur le nombre de documents générés.
Chapitre 5. Chiffrer le coût réel : commissions, retenues et taxes de flux.
Comparer deux moyens de paiement andins sur la seule commission donne un résultat faux. Les deux pays taxent le flux lui-même, et la Colombie prélève en plus sur le chiffre d'affaires encaissé par carte. L'écart entre le taux affiché par le prestataire et le montant réellement disponible dépasse souvent un point. Ce delta se modélise, et le calcul se fait avant l'appel d'offres, pas après le premier relevé.
| Prélèvement | Pays | Assiette et taux | Référence |
|---|---|---|---|
| Retención en la fuente | Colombie | 1,5 % sur les ventes réglées par carte de débit ou de crédit, retenue par l'émetteur | Article 1.3.2.1.8 du Decreto Único Reglamentario 1625 de 2016 |
| GMF | Colombie | Quatre pour mille sur les débits de comptes financiers, exonération jusqu'à 350 UVT par mois | Gravamen a los Movimientos Financieros ; UVT 2026 fixée par la Resolución DIAN 000227 du 15 décembre 2025 |
| ITF | Pérou | 0,005 % sur la valeur de chaque opération affectée | Impuesto a las Transacciones Financieras, SUNAT |
| Detracciones (SPOT) | Pérou | Une fraction du montant facturé est déposée sur un compte du Banco de la Nación, au-delà de S/ 700 pour les annexes 2 et 3 | Decreto Legislativo 940 et Resolución de Superintendencia 183-2004/SUNAT |
Le calcul colombien se pose ainsi. L'exonération de GMF couvre 350 UVT par mois, soit COP 18 330 900 pour 2026 avec une UVT à COP 52 374, plafond mensuel au-delà duquel seule la fraction excédentaire subit les quatre pour mille. La retenue de 1,5 %, elle, ne dépend d'aucun seuil, et frappe la vente par carte à la source, quand le virement de compte à compte y échappe. Le déséquilibre est structurel et oriente le choix du rail.
Pérou : l'obligation de bancariser précède le calcul de coût
Le Decreto Legislativo 1529 a abaissé le seuil de bancarisation de la Ley 28194. Depuis le 1er avril 2022, toute obligation d'un montant égal ou supérieur à S/ 2 000 ou USD 500 doit se régler par un moyen de paiement admis : dépôt, virement, chèque ou carte. Le paiement fractionné en plusieurs versements inférieurs ne contourne pas la règle. Un règlement en espèces au-delà du seuil ne donne droit ni à déduction de coût, ni à crédit fiscal.
Reste la question des cuotas colombiennes. Le paiement fractionné sur carte de crédit se choisit au terminal ou en ligne, et remonte comme attribut du message d'autorisation, sans constituer un produit distinct. Le paiement fractionné hors carte existe séparément, et Addi revendique plus de 35 000 points de vente et plus de trois millions de clients colombiens (Addi, 2026). Il vise les acheteurs sans historique de crédit, que les 23,3 % de pénétration de la carte de crédit n'atteignent pas.
Chapitre 6. Fraude, refus et recours : ce qui reste à la charge du marchand.
Un dispositif andin conçu sur les seules règles de Visa et Mastercard laisse deux trous. Le premier est l'irrévocabilité des rails instantanés, qui supprime le chargeback sans supprimer le litige. Le second est le droit de la consommation local, qui ouvre des recours indépendants de l'instrument. Les deux surprennent tard. Ils se traitent en amont, dans la politique commerciale et dans le paramétrage antifraude, pas au moment de la réclamation.
En Colombie, le recours de l'acheteur a un fondement légal, pas contractuel. L'article 51 de la Ley 1480 de 2011, statut du consommateur colombien, ouvre un droit de reversión del pago pour les achats à distance. Quatre cas le déclenchent : produit non livré, produit défectueux, produit non conforme à la commande, ou opération frauduleuse. Le consommateur dispose de cinq jours ouvrables à compter de la connaissance du fait, et le Decreto 587 de 2016 en règle la mise en œuvre. Ce droit s'exerce quel que soit l'instrument, carte ou non.
Au Pérou, la charge de l'opération non reconnue est répartie par un règlement prudentiel. L'article 23 du Reglamento de Tarjetas de Crédito y Débito, approuvé par la Resolución SBS N° 6523-2013, énumère les cas où cette charge revient à l'entreprise émettrice. Y figurent les opérations postérieures à la notification d'une perte ou d'un vol, les cartes clonées, la défaillance des canaux ou systèmes fournis par l'entreprise, la manipulation d'automates et l'usurpation d'identité en agence. Le Reglamento de Gestión de Conducta de Mercado, approuvé par la Resolución SBS N° 3274-2017, encadre le traitement des reclamos.
Faire baisser le taux de refus sans toucher au produit
- Acquérir localement. Une transaction routée depuis l'étranger porte un profil de risque différent chez l'émetteur andin, et le refus se lit dans les codes de réponse avant de se lire dans le chiffre d'affaires.
- Instrumenter le refus par code, par émetteur et par ville. Un taux global ne se diagnostique pas ; la même carte échoue à Barranquilla et passe à Bogotá pour des raisons documentables.
- Ouvrir un rail sans refus. Bre-B, PSE et les portefeuilles péruviens ne connaissent pas le refus d'autorisation : ils connaissent l'abandon. Le levier n'est plus l'antifraude, mais la clarté du parcours.
- Traiter le délai de 20 secondes comme un engagement. La conformité attendue sur Bre-B est de 99,5 %, et c'est le participant qui répond du dépassement, pas le rail.
- Documenter la politique de remboursement. Sur un rail irrévocable, la confiance de l'acheteur ne vient plus de l'instrument. Elle vient de ce que le marchand promet et tient.