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🇱🇺 Le Luxembourg et les places d'agrément européennes

Où se prend une licence de paiement en Europe et ce qu'elle coûte vraiment : les 26 agréments luxembourgeois pour 348 Md€ de flux, la circulaire CSSF 26/906, les 688 jours d'instruction irlandais, les 119 établissements lituaniens, la substance que le passeport ne dispense jamais de constituer

Cinq places, un seul passeport

Le passeport européen désigne le mécanisme par lequel un agrément délivré par une seule autorité nationale autorise son titulaire à exercer dans tout l'Espace économique européen. Deux directives en fixent le cadre pour les paiements, la DSP2 créant le statut d'établissement de paiement et la DME2 celui d'établissement de monnaie électronique. Une seule autorité nationale instruit la demande, délivre l'agrément et surveille ensuite l'établissement. Le titre obtenu couvre les deux modes d'exercice, le libre établissement et la libre prestation de services. Le demandeur retient donc l'autorité de son choix. Ce choix commande le délai d'obtention, le coût annuel de la conformité et le niveau de présence exigé sur place, ainsi que la réputation que l'établissement portera devant ses banques correspondantes.

Cinq juridictions absorbent l'essentiel des candidatures non nationales : le Luxembourg, l'Irlande, Malte, la Lituanie et les Pays-Bas. Aucune n'a gagné sa place par une souplesse prudentielle affichée : chacune s'est constituée un avantage propre. La Lituanie offre un rail public de règlement ouvert aux établissements non bancaires. L'Irlande apporte une langue de travail, le Luxembourg une antériorité bancaire, les Pays-Bas une proximité avec les schemes. Ces avantages ne sont pas interchangeables. Un émetteur de monnaie électronique paneuropéen et un acquéreur de marketplace n'y ont pas le même intérêt.

PlaceAutoritéVolumétrie de licencesDélai constatéCe qui l'a fabriquée
LuxembourgCSSF15 établissements de paiement et 11 établissements de monnaie électronique au 31/12/2024Non publié par établissementAntériorité bancaire, place de fonds, sièges européens de groupes américains
LituanieLietuvos bankas119 établissements agréés fin 2024, dont 76 de monnaie électroniqueNon publié par établissementCENTROlink : accès direct au SEPA sans banque sponsor depuis 2016
IrlandeCentral Bank of Ireland6 agréments accordés en 2024, pour 3 demandes reçues688 jours calendaires en moyenne en 2024Langue anglaise, euro, sièges européens post-Brexit
MalteMFSA2,7 % des 2 380 entités agréées en 2024, soit une soixantaine d'établissements financiersNon publié par secteurCadre unique du Financial Institutions Act, spécialisation jeux en ligne et forex
Pays-BasDe Nederlandsche BankModèle dominant : la licence bancaire complète plutôt que l'agrément EMENon publié par établissementAdyen, iDEAL, equensWorldline : le pays où les rails sont
Les cinq places d'agrément comparées (sources : CSSF, Lietuvos bankas, Central Bank of Ireland, MFSA, De Nederlandsche Bank, avec les millésimes indiqués)
9,5 mois
délai médian d'agrément d'un établissement de paiement ou de monnaie électronique dans l'EEE
EBA, revue par les pairs de suivi, 5 décembre 2025
688 j
délai moyen d'instruction constaté en Irlande en 2024, en hausse de 74 jours sur un an
Central Bank of Ireland, Authorisations and Gatekeeping Report, 24 juin 2025
348 Md€
volume de transactions traité en 2024 par les seuls établissements de paiement et de monnaie électronique luxembourgeois
CSSF, rapport annuel 2024
119
établissements de monnaie électronique et de paiement en activité en Lituanie fin 2024
Lietuvos bankas
🔑
Le passeport porte l'agrément, pas le marché
Une licence passeportée autorise à exercer dans vingt-neuf autres pays, sans donner ni compte bancaire local, ni adhésion à un scheme domestique, ni acceptation par les entreprises du pays d'accueil. L'autorisation juridique d'opérer et les moyens opérationnels de le faire s'obtiennent auprès d'interlocuteurs distincts. Un établissement lituanien qui veut encaisser en Allemagne doit obtenir une licence acquéreur auprès de Visa et de Mastercard. Il lui faut ensuite ouvrir un accès de règlement, puis convaincre des marchands que son IBAN étranger ne pose pas de problème.

Le Luxembourg : peu de licences, beaucoup de volume

Le secteur luxembourgeois des paiements hors banques réunit les établissements de paiement et les établissements de monnaie électronique agréés par la Commission de surveillance du secteur financier, la CSSF. Au 31 décembre 2024, la CSSF supervisait 15 établissements de paiement et 11 établissements de monnaie électronique, soit vingt-six entités contre 119 en Lituanie fin 2024. Le premier chiffre est stable depuis 2023. Le second progresse d'une unité, après deux inscriptions et une radiation pour faillite. Ces vingt-six établissements ont traité environ 348 milliards d'euros de transactions en 2024, en hausse de 18 %. Leur bilan cumulé atteint 12,6 milliards d'euros, en hausse de 11 %. Ils emploient 869 personnes au Luxembourg, branches comprises.

26
établissements de paiement et de monnaie électronique agréés au 31/12/2024
CSSF, rapport annuel 2024
12,6 Md€
bilan cumulé de ces établissements au 31/12/2024 (+11 % sur un an)
CSSF, rapport annuel 2024
869
emplois dans les établissements de paiement et de monnaie électronique luxembourgeois
CSSF, rapport annuel 2024
115
banques agréées au Luxembourg fin 2024, pour 937,5 Md€ de bilan
CSSF, rapport annuel 2024

Un même établissement peut être agréé pour plusieurs des services énumérés à l'annexe de la loi du 10 novembre 2009. La répartition de ces agréments entre les établissements décrit le métier réel de la place. Sur les vingt-six établissements, quinze sont agréés pour l'acquisition d'opérations de paiement et seize pour l'exécution d'opérations, six pratiquant la transmission de fonds et onze émettant de la monnaie électronique. Deux seulement portent un agrément d'initiation de paiement, et un seul un agrément d'information sur les comptes. La place n'a donc pas capté les deux services d'open banking créés par la DSP2. Elle s'est développée sur l'acquisition et sur l'émission de monnaie électronique, deux métiers dont l'activité se mesure en volumes de transactions.

Service (annexe de la loi du 10 novembre 2009)Établissements
Exécution d'opérations de paiement, y compris transferts de fonds16
Acquisition d'opérations de paiement15
Émission, distribution et remboursement de monnaie électronique11
Émission d'instruments de paiement7
Transmission de fonds6
Exécution d'opérations couvertes par une ligne de crédit3
Service d'initiation de paiement2
Retrait d'espèces sur un compte de paiement1
Service d'information sur les comptes1
Versement d'espèces sur un compte de paiement0
Services autorisés au Luxembourg, par nombre d'établissements titulaires au 31/12/2024 (CSSF, rapport annuel 2024)

Quatre noms situent ce que portent ces vingt-six agréments. Payconiq International S.A. est un établissement de paiement luxembourgeois, inscrit au registre CSSF sous le numéro Z00000005. Elle est la première entité du pays à avoir obtenu une licence d'initiation de paiement. Le groupe EPI l'a rachetée en 2023 et migre son parc vers Wero. Amazon Payments Europe S.C.A., Satispay Europe S.A. (registre W00000010) et Mangopay S.A. comptent parmi les établissements de monnaie électronique agréés par la CSSF. Le Luxembourg abrite peu d'entités, mais celles qu'il abrite servent des marchés entiers.

ℹ️
L'entité la plus lourde de la place n'est pas dans ces 26
PayPal (Europe) S.à r.l. et Cie, S.C.A. est un établissement de crédit de droit luxembourgeois, sous supervision prudentielle de la CSSF depuis le 2 juillet 2007, immatriculé au RCS sous le numéro B 118 349. Ce statut la distingue des établissements de paiement et des établissements de monnaie électronique, qui relèvent de régimes d'agrément différents. Elle figure donc dans le décompte des 115 banques, et non dans celui des vingt-six. Trois registres coexistent au Luxembourg : banques, établissements de paiement, établissements de monnaie électronique. La comparaison de deux places suppose de vérifier d'abord dans lequel de ces registres chaque entité est inscrite.

La CSSF : la loi de 2009, puis la circulaire 26/906

Le texte de base est la loi du 10 novembre 2009 relative aux services de paiement, qui transpose la DSP2 et la DME2. Nul ne peut fournir de services de paiement ni émettre de monnaie électronique depuis le Luxembourg sans un agrément écrit de la CSSF. Le dossier se dépose par voie électronique, via le canal Managed File Transfer du régulateur, et doit comprendre un plan d'affaires détaillé et des schémas de circulation des fonds et des données. Il doit aussi identifier tous les partenaires (agents, intermédiaires, tiers) et la nature de chaque relation contractuelle.

Le régime de gouvernance de ces établissements a changé de nature le 20 janvier 2026, avec la publication de la circulaire CSSF 26/906, « Administration centrale, gouvernance interne et gestion des risques ». Elle vise les établissements de paiement, les établissements de monnaie électronique et les prestataires d'information sur les comptes. Elle abroge quatre textes anciens : les circulaires IML 95/120, IML 96/126, IML 98/143 et CSSF 04/155. Les établissements devaient s'y conformer au 30 juin 2026.

10 novembre 2009
Loi relative aux services de paiement
Le socle luxembourgeois : conditions d'agrément, d'exercice et de surveillance des établissements de paiement puis, après transposition de la DME2, des établissements de monnaie électronique.
1995-2004
Le régime hérité
Quatre circulaires successives encadraient la gouvernance sans avoir été écrites pour des acteurs de paiement. IML 95/120 portait sur l'administration centrale, IML 96/126 sur l'organisation administrative et comptable, IML 98/143 sur le contrôle interne, CSSF 04/155 sur la fonction compliance.
17 janvier 2025
Entrée en application de DORA
Le règlement (UE) 2022/2554 s'impose aux établissements de paiement et de monnaie électronique : registre des prestataires informatiques, tests de résilience, déclaration d'incidents.
20 janvier 2026
Publication de la circulaire CSSF 26/906
La gouvernance des établissements de paiement est alignée sur celle des banques (circulaire CSSF 12/552) et des entreprises d'investissement (circulaire CSSF 20/758). Le régulateur motive le changement par la croissance des volumes et des valeurs traités.
30 juin 2026
Date de conformité
Chaque établissement devait avoir revu son administration centrale, sa gouvernance interne et son dispositif de gestion des risques pour se conformer à la circulaire.
  • Deux dirigeants agréés au minimum, présents en permanence sur le site luxembourgeois, le télétravail n'étant admis qu'à titre d'exception.
  • Un organe de surveillance réuni au moins trimestriellement, sans majorité de membres exécutifs, et présidé par une personne qui n'exerce aucune fonction exécutive.
  • Trois lignes de défense : conformité, gestion des risques et audit interne, indépendantes les unes des autres.
  • Interdiction d'externaliser les fonctions de conformité et de gestion des risques.
  • Une attestation annuelle de conformité à la circulaire, signée par tous les membres de l'organe de direction, transmise à la CSSF.
  • Une évaluation annuelle des risques informatiques et de sécurité, complétée par des rapports de synthèse des fonctions conformité et audit interne.
⚠️
Ce que la 26/906 rend impossible
Le montage le plus répandu chez les groupes multi-juridictions mutualisait la conformité et la gestion des risques au siège, l'entité agréée n'hébergeant qu'un responsable local rattaché au groupe. La circulaire interdit l'externalisation de ces deux fonctions et impose la présence permanente de deux dirigeants agréés. Le poste de dépense principal d'une licence luxembourgeoise se déplace donc de l'instruction du dossier vers la masse salariale locale. Les honoraires d'instruction se paient une fois. Deux dirigeants agréés, une conformité interne et une gestion des risques interne se paient chaque année. La circulaire ajoute une attestation annuelle de conformité que chaque membre de l'organe de direction signe sous son propre nom.

La substance : ce que les régulateurs vérifient vraiment

La substance désigne l'ensemble des moyens humains et décisionnels qu'un établissement agréé maintient effectivement dans son pays d'agrément. C'est le point qui fait échouer les dossiers. Les autorités l'examinent au-delà de l'adresse du siège et de l'effectif déclaré, en cherchant où les décisions sont réellement prises. La Central Bank of Ireland la formule par l'expression « heart and mind », le cœur et l'esprit de l'établissement devant se trouver en Irlande. Elle exige une équipe de direction et un conseil comportant des administrateurs indépendants basés dans le pays, la quasi-totalité des cadres dirigeants devant y être installée à demeure. La CSSF poursuit le même objectif par sa notion d'administration centrale, dont la circulaire 26/906 détaille désormais le contenu.

Le test le plus discriminant porte sur les comptes de cantonnement. Ces comptes reçoivent les fonds de la clientèle, tenus séparés des fonds propres de l'établissement. Le régulateur irlandais exige que l'autorité d'approbation des mouvements sur ces comptes réside dans l'entité irlandaise, non dans une autre société du groupe ni chez un prestataire. Le contrôle porte sur l'identité des personnes habilitées à ordonner seules une sortie de fonds, et sur le pays depuis lequel elles signent. Un dispositif où cette habilitation revient à un siège extra-européen ne satisfait pas l'exigence.

Le parcours réel d'un dossier d'agrément
Candidat
Phase de pré-candidature
Réunion d'orientation avec l'autorité, présentation du modèle d'affaires, du plan de financement et de l'organigramme cible. Cette phase n'est pas comptée dans les délais réglementaires.
Candidat
Dépôt du dossier complet
Plan d'affaires, projections à trois ans, dispositif de gouvernance, cartographie des risques, schémas de flux de fonds et de données, dossiers d'honorabilité et de compétence des dirigeants, plan de cantonnement, plan de sortie ordonnée.
Autorité
Contrôle de complétude, puis instruction
L'horloge réglementaire ne court que sur un dossier complet et se suspend à chaque question. C'est là que se creuse l'écart entre le délai affiché et le délai vécu.
Autorité
Lettre d'intention d'agrément
En Irlande, la lettre Minded to Authorise énumère les conditions restantes. Sans réponse au bout de 50 jours ouvrables, l'autorité annonce qu'elle tiendra la demande pour retirée ; à 60 jours, elle l'est.
Autorité
Agrément et inscription au registre
L'établissement entre au registre national et au registre central de l'ABE. L'agrément est daté ; le compteur des obligations continues démarre le même jour.
Établissement
Notifications de passeportage
Chaque pays d'accueil, chaque service et chaque agent se notifient séparément. Cette étape se prépare pendant l'instruction, pas après.
⚠️
L'ABE constate que la substance n'est pas appréciée de la même façon
L'Autorité bancaire européenne a publié le 5 décembre 2025 une revue par les pairs de suivi. Le rapport constate des différences importantes entre autorités nationales sur la gouvernance, le contrôle interne et l'appréciation de la substance locale. L'Autorité y voit un risque d'arbitrage réglementaire et une distorsion de concurrence, qu'elle impute à la rédaction large de la DSP2. Son rapport de 2023 sur les risques de blanchiment nommait le mécanisme plus directement. Des acteurs dont les contrôles internes sont faibles s'établissent là où l'agrément est perçu comme moins exigeant, puis passeportent leur activité vers les autres États de l'Espace économique européen.

Le délai médian d'agrément dans l'EEE s'établit à 9,5 mois selon cette même revue, la cause principale de retard étant le dépôt de dossiers incomplets. Cette médiane masque des écarts considérables. La Central Bank of Ireland vise 90 jours ouvrables d'évaluation dans 90 % des cas, la lettre finale suivant sous dix jours ouvrés. Son délai moyen constaté en 2024 est pourtant de 688 jours calendaires, en hausse de 74 jours sur un an. Les deux chiffres mesurent des durées différentes. Les 90 jours ouvrables comptent le temps d'évaluation de l'autorité, qui se suspend à chaque demande d'information complémentaire. Le délai moyen constaté couvre le temps calendaire total, délais de réponse du candidat compris.

Le passeportage : la mécanique de l'article 28, puis ses limites

Le passeportage désigne la procédure par laquelle un établissement agréé étend son activité à un autre État de l'Espace économique européen, sous le régime de l'article 28 de la DSP2. L'établissement notifie son autorité d'origine, qui dispose d'un mois pour transmettre le dossier à l'autorité du pays d'accueil. Celle-ci apprécie l'opération, en particulier sous l'angle du blanchiment et du financement du terrorisme. L'autorité d'origine décide dans les trois mois de la réception du dossier complet. L'activité ne peut démarrer qu'après l'inscription de l'agent ou de la succursale au registre prévu à l'article 14.

Deux régimes coexistent. La libre prestation de services autorise à servir un marché depuis le pays d'agrément, sans présence sur place. La liberté d'établissement couvre la succursale, l'agent et, pour les seuls établissements de monnaie électronique, le distributeur. Le second régime déclenche des obligations de reporting envers le pays d'accueil et, au-delà d'un certain poids, la désignation d'un point de contact central. La distinction tient à la présence effective dans le pays d'accueil. L'installation d'un commercial salarié sur place et la vente conduite vers ce même pays depuis Vilnius ne relèvent pas du même régime.

DomaineCouvert par le passeportReste à obtenir localement
Droit d'exercerOui, dans les 30 États de l'EEE après notificationRien, mais chaque pays et chaque service se notifient séparément
Lutte anti-blanchimentNon : la surveillance relève du pays d'accueil pour les agents et succursalesProcédures conformes au droit local, point de contact central au-delà d'un seuil
Protection du consommateur et droit du contratNonConditions générales conformes au droit du pays d'accueil, langue locale, médiation compétente
Accès aux schemes cartesNonLicence acquéreur ou émetteur auprès de chaque réseau, avec ses exigences propres
Accès aux rails de règlementNonParticipation directe ou indirecte : CENTROlink, TIPS via une banque centrale, ou banque sponsor
Acceptation de l'IBAN par les tiersJuridiquement oui, article 9 du règlement (UE) n° 260/2012En pratique, un travail de recette permanent auprès des créanciers et des employeurs
Garantie des dépôtsNon applicable : les fonds cantonnés d'un établissement de paiement ne sont pas des dépôtsUne information client explicite sur l'absence de garantie et sur ce que le cantonnement couvre réellement
Ce que le passeport emporte, et ce qu'il n'emporte pas
⚠️
La discrimination par l'IBAN est illégale et pourtant quotidienne
L'article 9 du règlement (UE) n° 260/2012 interdit au payeur comme au bénéficiaire d'imposer l'État membre où le compte est localisé, dès lors qu'il est joignable. Un employeur français ne peut donc pas refuser un IBAN lituanien pour verser un salaire. Un fournisseur d'énergie espagnol ne peut pas refuser un IBAN luxembourgeois pour un prélèvement. Le refus reste pourtant courant, et il n'est presque jamais malveillant. Sa cause est technique. Les contrôles de saisie des systèmes de facturation et de paie valident l'IBAN sur ses deux premières lettres, qui portent le code du pays, et rejettent les codes étrangers. Un établissement passeporté doit donc budgéter la remontée de ces refus comme un poste d'exploitation.

Une limite plus lourde tient au périmètre de la garantie des dépôts, que la directive 2014/49/UE réserve aux dépôts détenus auprès d'établissements de crédit. Les fonds confiés à un établissement de paiement ou de monnaie électronique sont cantonnés, sans être couverts par cette garantie. Le cantonnement protège contre la faillite de l'établissement, non contre celle de la banque dépositaire ni contre le gel des comptes pendant une liquidation. Une trésorerie d'exploitation laissée sur un compte de monnaie électronique reste donc exposée à ces deux risques.

Lituanie, Irlande, Malte, Pays-Bas : quatre stratégies distinctes

🇱🇹
Lituanie, l'infrastructure comme argument
Lietuvos bankas est banque centrale, superviseur et opérateur de CENTROlink, qui donne depuis 2016 aux établissements non bancaires un accès direct au SEPA sans banque sponsor. Le régulateur qui délivre l'agrément exploite le rail. En 2023, 228,3 millions de paiements y ont transité pour 456 Md€, dont 55 % d'instantanés.
🇮🇪
Irlande, l'anglais et l'euro au prix de l'attente
La Central Bank of Ireland combine deux atouts rares : la langue de travail des groupes anglo-saxons et la monnaie unique. Elle instruit lentement et exige beaucoup de substance. Stripe Payments Europe Ltd y porte l'agrément d'établissement de monnaie électronique C187865.
🇲🇹
Malte, un cadre unique et des verticales assumées
La MFSA agrée sous le Financial Institutions Act, où un seul statut couvre l'établissement de paiement et l'émetteur de monnaie électronique, avec son propre règlement, le Financial Institutions Rulebook. La place s'est spécialisée sur des verticales à risque que d'autres régulateurs refusent d'instruire.
🇳🇱
Pays-Bas, la licence bancaire plutôt que l'agrément
Adyen N.V. opère sous licence bancaire néerlandaise, ce qui lui évite toute banque de règlement intermédiaire. Mollie B.V. est agréé établissement de monnaie électronique par la DNB (registre F0038, autorisation du 3 février 2025) et passeporté dans les trente pays de l'EEE.

La Lituanie compte la plus forte densité de licences d'Europe, avec 119 établissements agréés fin 2024 : 76 de monnaie électronique, 43 de paiement. Le secteur a dégagé 622 millions d'euros de revenus d'activité agréée en 2024, en progression de 25 %. Il servait 2,2 millions de clients actifs, en hausse de 30 %. La concentration des revenus y est forte. Les dix premiers établissements captent près de 386 millions d'euros, soit plus de 60 % des revenus, les 109 autres établissements se partageant le reste.

Le profil irlandais est celui d'un faible flux de candidatures, instruites avec un niveau d'exigence élevé sur la substance. La Central Bank of Ireland a reçu trois demandes d'agrément en 2024, et en a accordé six, au même niveau qu'en 2023. Le 9 avril 2024, elle a publié un document d'attentes, Expectations for Authorisation of Payment and Electronic Money Institutions, dont l'objet déclaré est de réduire la proportion de dossiers déposés trop tôt. Sa lettre au secteur du 20 janvier 2023 avait imposé à chaque établissement un audit externe du cantonnement. Opinion de l'auditeur et réponse du conseil étaient à remettre avant le 31 juillet 2023.

Malte occupe une position de niche dans le marché européen des agréments. Le régulateur supervisait 2 380 entités agréées en 2024, tous secteurs confondus, contre 2 304 un an plus tôt. Les établissements financiers au sens du Financial Institutions Act en représentent 2,7 %. Deux mesures situent la charge de supervision. Sur les 64 candidatures de responsables de la lutte anti-blanchiment reçues en 2024, 32 concernaient des établissements financiers, soit la moitié pour 2,7 % des entités agréées. La MFSA a consacré une revue thématique de l'année à leur conformité aux règles de passeportage.

ℹ️
Aux Pays-Bas, la question n'est pas le régulateur mais le rail
Les Pays-Bas attirent les établissements pour leur accès au marché domestique plutôt que pour le passeport européen. Un établissement agréé en Lituanie ou au Luxembourg recherche d'abord l'extension de son activité aux autres États de l'Espace économique européen. Un établissement installé aux Pays-Bas recherche iDEAL, la clientèle des grands marchands et la proximité d'equensWorldline. Le pays héberge aussi le seul modèle où l'acquéreur porte une licence bancaire de plein exercice. Adyen a traité 1 400 milliards d'euros de volume en 2025. Le groupe a dégagé la même année 2 364,2 M€ de revenu net et 1 245,7 M€ d'EBITDA (Adyen, résultats du second semestre 2025).

Quand l'agrément est retiré : le précédent PayrNet

Le retrait d'agrément est la décision par laquelle l'autorité d'origine met fin au droit d'exercer d'un établissement, et donc à son passeport européen. UAB PAYRNET, établissement de monnaie électronique lituanien, distribuait des comptes et des cartes en marque blanche à des dizaines de fintechs européennes. Lietuvos bankas lui a retiré sa licence le 22 juin 2023, retenant des violations graves, systématiques et répétées des lois lituaniennes sur la monnaie électronique, sur les paiements et sur le blanchiment. Les programmes distribués par les fintechs clientes reposaient tous sur cette seule licence. Le jour où une licence tombe, les programmes distribués sous son couvert tombent avec elle.

Février 2023
Restriction d'activité
Lietuvos bankas limite l'activité de l'établissement.
Mars 2023
Représentant temporaire
La banque centrale nomme un représentant chargé de surveiller les opérations de l'établissement.
22 juin 2023
Retrait de la licence
Violations graves et répétées, mais aussi insolvabilité constatée, les engagements dépassant les actifs sans perspective d'amélioration. Plus de 7 M€ de dépenses d'autres sociétés du groupe avaient été réglées en 2022 et jugées irrécouvrables.
Été 2023
Publication par les autorités d'accueil
Les régulateurs des pays où l'établissement était passeporté publient à leur tour un avis, à l'image de la FMA autrichienne. Ils constatent ; ils ne décident pas.
13 novembre 2023
Ouverture de la faillite
Le tribunal régional de Vilnius ouvre la procédure de faillite de PAYRNET UAB.
⚠️
Le pays d'accueil ne peut que constater
Le retrait d'agrément relève de la seule autorité d'origine, celle qui a délivré la licence. Les régulateurs des pays où l'établissement opérait publient un avis, informent les clients et coopèrent à la liquidation, sans avoir le pouvoir de maintenir l'activité ni celui d'accélérer la restitution des fonds. Une fintech qui distribue sous licence d'un tiers porte donc un risque réglementaire qui n'est pas le sien : il tient à une entité qu'elle ne contrôle pas, et qu'un superviseur étranger peut éteindre par une décision.
  • Exiger la lecture des comptes annuels du titulaire de licence, en particulier les flux intragroupe : c'est un règlement de charges d'autres sociétés du groupe qui a précipité l'insolvabilité de PAYRNET.
  • Vérifier où sont les fonds cantonnés : nom de la banque dépositaire, pays, mécanisme de ségrégation, fréquence de rapprochement, et qui approuve les mouvements.
  • Négocier une clause de portabilité dès le contrat de distribution : accès aux données clients, coopération à la migration, préavis, et sort des soldes en cas de retrait d'agrément.
  • Maintenir un second titulaire de licence en veille, contractualisé et techniquement intégré, même sans volume. La bascule ne s'improvise pas en quinze jours.
  • Suivre les décisions du superviseur d'origine, publiques et datées : restriction d'activité et nomination d'un représentant temporaire précèdent en général le retrait de plusieurs mois.

La comparaison entre les deux montages porte sur la répartition du risque et du contrôle. Un établissement titulaire de sa propre licence supporte directement le risque réglementaire et conserve la maîtrise de son activité. Celui qui distribue sous licence d'un tiers évite le coût de l'agrément et accepte en contrepartie une dépendance à une entité extérieure. L'arbitrage dépend du volume traité, de la marge dégagée et de l'horizon d'activité. Ces trois grandeurs varient dans le temps. Un montage retenu à un moment donné peut donc cesser de correspondre à la situation de l'entreprise, faute d'un réexamen périodique.

Choisir sa juridiction : la grille de décision

Le coût d'une licence de paiement réunit un capital réglementaire, les frais d'instruction du dossier et des charges annuelles de fonctionnement. Les comparatifs commerciaux retiennent surtout le premier terme. Un établissement de paiement doit réunir 20 000, 50 000 ou 125 000 euros selon les services, un établissement de monnaie électronique 350 000 euros. Ces montants ne pèsent presque rien dans le coût total. Les postes déterminants sont le nombre de dirigeants à installer sur place, la durée pendant laquelle la structure est financée sans revenu, et l'accès au rail de règlement.

Situation du projetPlace à examiner en premierLe point à vérifier avant de décider
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Simple agrégation de comptes, sans détention de fondsLe pays où sont les clientsLe régime d'enregistrement AISP suffit : inutile de payer une licence complète pour un service qui ne touche pas les fonds
Grille de décision : quelle place pour quel projet
  • Établir d'abord si le projet détient des fonds. Sans détention, l'enregistrement AISP suffit ; avec détention, tout le reste découle.
  • Chiffrer la substance avant le capital. Deux dirigeants agréés, une conformité et une gestion des risques internalisées, un audit interne : c'est un budget annuel récurrent, pas un coût d'entrée.
  • Vérifier l'accès au règlement. Participation directe, banque sponsor, ou accès à un rail public : sans réponse ferme, l'agrément ne produit aucun revenu.
  • Tester l'accueil bancaire de la place. Ouvrir un compte de cantonnement et obtenir une relation de correspondant sont des épreuves distinctes de l'agrément, et parfois plus longues.
  • Cartographier les pays d'accueil dès l'instruction. Chaque pays, chaque service et chaque agent se notifient séparément, avec un mois de transmission et trois mois de décision.
  • Prévoir la sortie. Le plan de liquidation ordonnée est demandé au dossier ; il sera lu le jour où il servira.
🔑
Le passeport se choisit une fois, la substance se paie chaque année
Le coût d'un agrément se répartit sur trois lignes de dépense, dont la première est la moins lourde. L'instruction coûte des honoraires et du temps mort, une fois. La substance coûte une masse salariale locale, chaque année, sur un marché étroit de dirigeants agréés. Le reporting coûte un outillage permanent : attestations, rapports des fonctions de contrôle, déclarations d'incidents, états prudentiels. Les deux dernières lignes se reconduisent chaque exercice, alors que la première ne se paie qu'une fois. Le budget d'une licence se mesure donc sur plusieurs années d'exploitation, et non sur le seul dossier d'agrément.

Une réforme en cours d'adoption modifie ce cadre. Le Parlement européen et le Conseil sont parvenus à un accord politique provisoire sur le paquet DSP3 / règlement sur les services de paiement le 27 novembre 2025. Les textes de compromis ont été endossés par le Coreper le 22 avril 2026. Le changement structurel est connu, l'établissement de monnaie électronique cessant d'être un statut autonome pour devenir une sous-catégorie d'établissement de paiement. Les entités concernées devront être ré-autorisées. Cette ré-autorisation sera instruite par l'autorité du pays d'agrément, celle-là même qu'un candidat retient en 2026.