Ce que le mobile money est vraiment
Le mobile money désigne un compte de monnaie électronique ouvert chez un émetteur agréé, le plus souvent la filiale financière d'un opérateur télécom. Le produit se distingue à ce titre du portefeuille adossé à un compte bancaire comme de la simple application de paiement. Le compte est adressé par un numéro de téléphone, alimenté et vidé en espèces par un réseau d'agents, et piloté depuis n'importe quel téléphone via USSD. Ces quatre briques forment un système de paiement complet. Il ne dépend d'aucune infrastructure bancaire de détail. C'est cette indépendance qui explique son adoption dans les territoires où le réseau d'agences bancaires ne s'était pas implanté.
La croissance des flux mondiaux s'est fortement accélérée au cours de la période récente. Il a fallu vingt ans au mobile money mondial pour franchir 1 000 milliards de dollars de flux annuels, et seulement quatre ans pour doubler ce chiffre (GSMA, SOTIR 2026). Le flux mesure l'intensité d'usage de ceux qui se servent déjà du service ; le rapport entre comptes enregistrés et comptes actifs mesure combien s'en servent réellement, et c'est cette seconde grandeur qui commande le dimensionnement d'un marché. Environ 1,2 milliard de comptes sont enregistrés en Afrique subsaharienne et en Afrique du Nord. 347 millions d'entre eux seulement portent une transaction dans un mois donné. La proportion de comptes sans transaction mensuelle s'établit donc autour de sept sur dix.
| Mobile money (telco-led) | Rail instantané bancaire | Carte | |
|---|---|---|---|
| Marchés emblématiques | Kenya, Ghana, Tanzanie, Ouganda, zone franc, RDC, Zimbabwe | Nigeria (NIP), Égypte (InstaPay), Afrique du Sud (PayShap), Maroc | Afrique du Sud, Maroc, Égypte, Maurice |
| Identifiant du payeur | Numéro de téléphone (MSISDN) | Numéro de compte, alias, BVN | PAN |
| Terminal requis côté client | Téléphone basique suffisant (USSD) | Smartphone ou USSD bancaire | Carte physique ou tokenisée |
| Entrée/sortie d'espèces | Agent de proximité | Agence, GAB, agent bancaire | GAB |
| Émetteur | Établissement de monnaie électronique | Banque | Banque / émetteur agréé |
| Ce qui plafonne l'usage | Liquidité de l'agent, plafonds KYC, tarif | Bancarisation, smartphone | Acceptation marchande, coût du TPE |
Les rails de paiement de détail diffèrent d'un pays africain à l'autre, au point qu'aucune méthode d'encaissement unique ne couvre le continent. Encaisser à Nairobi passe par M-PESA, qui représente environ 89 % du mobile money kényan. Encaisser à Lagos passe par un virement NIP instantané émis depuis un compte bancaire ou une fintech. Les deux opérations supposent deux intégrations, deux modèles de risque et deux structures de coûts. Qualifier pays par pays le rail qui porte réellement le paiement de détail est donc le préalable de toute entrée sur le continent, et ce corollaire reste le plus souvent négligé.
Les grands réseaux et leurs chiffres réels
Quatre écosystèmes de mobile money couvrent la plus grande partie du continent. Ce sont M-PESA (Safaricom / Vodacom, depuis 2007), MTN Mobile Money, ou MoMo (MTN Group, depuis 2009), Airtel Money (Airtel Africa, depuis 2011) et Orange Money (Orange Middle East and Africa, depuis 2008). S'y ajoutent des acteurs nationaux dominants, dont telebirr en Éthiopie, EcoCash au Zimbabwe et MVola à Madagascar. Un opérateur à bas tarif, Wave Mobile Money, a par la suite abaissé le prix du transfert en Afrique de l'Ouest francophone.
| Réseau | Exploitant | Depuis | Empreinte | Volume et valeur publiés |
|---|---|---|---|---|
| M-PESA | Safaricom plc / M-Pesa Africa (coentreprise Safaricom–Vodacom) | 2007 | Kenya, Tanzanie, RDC, Mozambique, Lesotho, Éthiopie | 41 680 Md KES (~322 Md$) et 46,41 Md transactions sur l'exercice clos le 31/03/2026 (+8,9 % en valeur, +25,1 % en volume) ; 40 M de clients actifs mensuels au Kenya ; 3,1 M de marchands (+71 %), d'après Safaricom, résultats FY26, mai 2026 |
| MTN MoMo | MTN Group Fintech | 2009 | 13+ marchés (Ghana, Ouganda, Cameroun, Côte d'Ivoire, Rwanda, Nigeria via PSB…) | 69,5 M d'utilisateurs actifs (+10 %), 23,3 Md de transactions fintech (+14,9 %) pour 500,3 Md$ (+37,6 %) ; 1,4 M d'agents actifs, 2,1 M de marchands actifs, d'après MTN Group, résultats annuels 2025, publiés le 16 mars 2026 |
| Airtel Money | Airtel Africa plc (Airtel Mobile Commerce) | 2011 | Quatorze marchés africains | 54,1 M de clients (+21,3 %) ; valeur annualisée traitée > 215 Md$ au T4 FY26 (+49 %), d'après Airtel Africa, résultats FY26, mai 2026 |
| Orange Money | Orange Middle East and Africa | 2008 | Zone franc (UEMOA, CEMAC), Maghreb, Afrique de l'Est | Volumes consolidés non publiés au format des concurrents ; exploitation pays par pays par des filiales de monnaie électronique agréées localement |
La valeur traitée se répartit de façon très inégale entre les sous-régions du continent. L'Afrique de l'Est pèse 806 Md$ de flux mobile money en 2025, l'Afrique de l'Ouest 498 Md$ (GSMA, SOTIR 2026). L'Afrique centrale, avec ses 20 services vivants, reste un ordre de grandeur en dessous. Son interopérabilité a donc été imposée par la banque centrale plutôt que négociée par le marché (voir GIMACPAY, plus bas).
USSD : le canal qui porte réellement le marché
L'USSD (Unstructured Supplementary Service Data) est un canal de signalisation GSM détourné en interface de paiement. L'utilisateur compose un code court, *334# pour M-PESA au Kenya, *170# pour MTN MoMo au Ghana. Une session synchrone s'ouvre alors entre le combiné et le serveur de l'opérateur, et un menu textuel s'affiche. Le canal fonctionne sur un téléphone à 15 dollars, sans données mobiles, sans application et sans mise à jour. Le parc adressable est donc celui de tous les combinés GSM en circulation, et non le seul parc de smartphones : c'est cette couverture, et non la qualité de l'interface, qui a porté la diffusion du mobile money.
*XXX# code court de l'operateur, saisi au clavier
|
1. Envoyer de l'argent -> P2P intra-reseau et hors reseau
2. Retirer de l'argent -> generation d'un code retrait chez l'agent
3. Payer un marchand -> saisie du numero marchand (till / merchant code)
4. Payer une facture -> biller code + reference client
5. Acheter du credit telecom
6. Mon compte -> solde, releve, changement de code secret
7. Prets et epargne -> credit court terme, decouvert, nano-epargne
Saisie utilisateur type (branche 1) :
1 choix "Envoyer de l'argent"
07XXXXXXXX MSISDN du beneficiaire
2500 montant
**** code secret (PIN mobile money, 4-5 chiffres)
Reponse : SMS de confirmation portant l'identifiant de transaction
-> C'EST CET IDENTIFIANT QUI FAIT FOI EN CAS DE LITIGE
Contraintes de session a connaitre :
- session synchrone, expiration typique de l'ordre de 20 a 180 s
selon l'operateur -> tout appel externe lent tue la transaction
- ecran limite (~182 caracteres par ecran USSD)
- pas d'etat cote combine : le serveur porte tout le contexte
- le canal n'est pas chiffre de bout en bout : le PIN protege
l'operation, pas la confidentialite du transport- Le code court est un actif réglementé et rare. Il est attribué par le régulateur télécom national, pas par l'opérateur mobile money : obtenir son propre code (pour un agrégateur, une banque, un facturier) suppose un dossier auprès de l'autorité de communications électroniques du pays, avec des délais qui se comptent en mois.
- Les codes diffèrent par pays chez un même opérateur. MTN MoMo s'ouvre par
*170#au Ghana,*165#en Ouganda,*133#en Côte d'Ivoire,*126#au Cameroun,*182#au Rwanda,*671#pour MoMo PSB au Nigeria (codes publiés par les opérateurs en 2026. Toujours revérifier auprès de la filiale locale avant intégration : ils changent). - Le budget de latence est le vrai contrat technique. Une session USSD expire ; si le back-office du marchand met plusieurs secondes à répondre, l'utilisateur voit un écran d'erreur et l'opération reste dans un état indéterminé. Toute intégration USSD doit être conçue en réponse immédiate + confirmation asynchrone, jamais en appel bloquant.
- Le SIM Toolkit est la couche au-dessus. Le STK push (un prompt poussé sur le combiné demandant la saisie du PIN) n'est pas de l'USSD : il s'appuie sur l'application embarquée dans la SIM. C'est le mécanisme derrière le paiement en ligne kényan (Lipa na M-PESA Online), et il évite au client de retenir le moindre numéro.
- Le canal coûte cher côté marchand. Les sessions USSD sont facturées par l'opérateur, souvent à la session ou à l'écran. Un parcours mal conçu qui multiplie les écrans multiplie le coût, et l'abandon.
Le réseau d'agents et le float : l'infrastructure invisible
L'agent est un commerçant mandaté par un émetteur pour convertir, dans les deux sens, des espèces et de la monnaie électronique. Ce commerçant ordinaire (kiosque, boutique télécom, pharmacie, station-service) détient simultanément deux stocks : de la monnaie électronique (son float ou e-value) et des espèces. Un dépôt client vide son float et remplit sa caisse. Un retrait produit le mouvement inverse. L'activité quotidienne de l'agent tient à la gestion d'un équilibre de liquidité entre ces deux stocks, plus qu'à un acte de vente. Cette gestion constitue le point de rupture n° 1 de l'expérience utilisateur sur le continent.
| Acteur | Ce qu'il fait | Ce qu'il porte comme risque |
|---|---|---|
| Agent (agent, point de vente) | Cash-in / cash-out, ouverture de compte, KYC de premier niveau | Rupture de liquidité, erreur de saisie, fraude sur le client, blanchiment |
| Super-agent / master agent / agrégateur d'agents | Approvisionne les agents en float et collecte leurs espèces | Risque de transport de fonds, risque de contrepartie sur ses agents |
| Marchand (till, merchant code) | Encaisse en monnaie électronique, ne fait pas de cash-out | Faux SMS de confirmation, contestation client, délai de règlement |
| Banque de cantonnement | Détient les fonds représentatifs de l'e-value en circulation | Risque de crédit sur la banque elle-même, d'où les régimes de garantie |
- La commission de l'agent est un coût de distribution, pas une marge d'émission. Elle est prélevée sur les frais facturés au client et rétrocédée par paliers de montant. Quand un opérateur casse ses prix (Wave), il comprime mécaniquement la rémunération de l'agent, et doit compenser par le volume, sinon le réseau se démobilise.
- L'exclusivité d'agent a disparu presque partout. La plupart des régulateurs l'interdisent désormais : un même kiosque sert M-PESA, Airtel Money et une banque. C'est un gain pour le client, et une bataille permanente de disponibilité de float pour les opérateurs.
- La fraude d'agent est un chapitre à part : dépôt non crédité, sur-facturation par rapport à la grille officielle, retenue d'espèces, aide « intéressée » à la saisie du PIN d'un client peu lettré. Les opérateurs y répondent par le mystery shopping, l'affichage obligatoire des tarifs et la déconnexion des agents fautifs.
- Le float agent est un besoin en fonds de roulement. Un agent qui ferme en fin de journée faute de liquidité, c'est un client qui ne peut pas retirer sa paie. Les meilleurs déploiements marchands du continent tiennent compte du calendrier de liquidité local (jours de paie, jours de marché, fêtes) dans leurs prévisions d'encaissement.
Le cadre monnaie électronique : licences, cantonnement, KYC
Le mobile money relève de l'émission de monnaie électronique, régime distinct de l'activité bancaire dans lequel l'émetteur ne consent pas de crédit et n'opère aucune transformation sur les fonds reçus. Le principe de couverture est partout le même. Toute unité d'e-value en circulation doit être adossée, à l'unité près, à des fonds réels cantonnés. L'architecture juridique varie en revanche fortement d'une zone à l'autre. Elle détermine l'identité de la contrepartie contractuelle, la personne qui répond en cas de défaut, et les usages autorisés des fonds.
| Zone / pays | Régime | Ce que cela implique concrètement |
|---|---|---|
| UEMOA (8 pays) | Instruction BCEAO n° 008-05-2015 du 21 mai 2015 régissant les émetteurs de monnaie électronique | Agrément EME délivré par la BCEAO ; article 32 : protection des fonds par cantonnement sur un ou plusieurs comptes bancaires, avec application du Fonds de Garantie des Dépôts de l'UMOA (FGD-UMOA) en cas de défaillance de la banque teneuse. Un EME agréé dans un État peut exercer dans un autre État de l'Union sur autorisation de la Banque centrale, un quasi-passeport régional. Exemple d'agrément nominatif : Orange Finances Mobiles Mali, EME.ML.008/2015. |
| CEMAC (6 pays) | Instruction BEAC n° 001/GR/2018, interopérabilité obligatoire | L'émission est encadrée par la BEAC et l'interopérabilité passe par GIMACPAY. Un PSP qui entre en CEMAC se raccorde au groupement, pas aux banques une par une. |
| Ghana | Licence EMI de la Bank of Ghana, distincte du télécom | MTN a dû loger son activité dans Mobile Money Limited (MML), entité agréée séparée de MTN Ghana. La séparation capitalistique et prudentielle est la condition d'exercice, et le float (38,4 Md GHS en 2025) devient un objet de surveillance prudentielle à part entière. |
| Nigeria | Licence Payment Service Bank (PSB) créée par la CBN en 2018 | Un opérateur télécom ne peut pas émettre librement : il doit obtenir une PSB. MoMo PSB (MTN) et SmartCash PSB (Airtel) ont démarré en mai 2022, aux côtés de 9PSB, Hope PSBank et MoneyMaster PSB. La PSB collecte des dépôts et paie, mais ne prête pas. Résultat : au Nigeria, le paiement de détail est passé par le rail bancaire instantané NIP, pas par le wallet télécom. |
- *Le KYC est par paliers (tiered KYC)*, et c'est ce qui rend le modèle possible : un compte de niveau 1 s'ouvre avec un numéro et un nom, avec des plafonds de solde et de transaction très bas ; les niveaux supérieurs exigent une pièce d'identité, une photo, parfois une preuve d'adresse, et débloquent les plafonds. Concevoir un parcours d'encaissement sans tenir compte du palier du client, c'est concevoir des échecs de paiement inexplicables côté marchand.
- L'identité nationale devient la clé de voûte. Là où un registre d'identité numérique existe et est interrogeable, l'ouverture de compte se fait en une session ; là où il n'existe pas, le palier 1 reste le plafond de fait pour une grande partie de la base. C'est l'un des freins que le rapport SIIPS 2025 identifie explicitement pour le passage à l'échelle des paiements gouvernementaux et transfrontaliers.
- Les plafonds réglementaires sont des paramètres produit. Ils varient par pays, par palier et parfois par canal, et ils bougent. Un plafond par transaction, un plafond journalier et un plafond de solde peuvent chacun faire échouer un encaissement légitime. Il faut les cartographier marché par marché et les surveiller.
- L'interdiction du crédit ne vaut pas pour les partenariats. Les découverts et nano-crédits proposés dans les menus (crédit court terme adossé au wallet) sont portés par une banque ou une institution de microfinance partenaire, pas par l'EME. La distinction est juridique, pas cosmétique : elle détermine qui supporte le risque et qui est le prêteur au sens de la loi locale.
L'interopérabilité : du bilatéral au switch imposé
L'interopérabilité désigne la capacité d'un compte ouvert chez un émetteur à recevoir des fonds envoyés depuis un compte ouvert chez un autre émetteur. Pendant dix ans, le mobile money africain a fonctionné en silos. Un client M-PESA ne pouvait pas envoyer à un client Airtel Money autrement que par des bons SMS à encaisser chez un agent. La sortie du silo s'est faite selon trois voies distinctes, par accords bilatéraux négociés par le marché, par mandat du régulateur, ou par construction d'un switch public. La voie suivie par un pays détermine largement les conditions dans lesquelles un marchand peut y encaisser.
| Rail | Opérateur | Depuis | Volume publié |
|---|---|---|---|
| NIBSS Instant Payment (NIP) | NIBSS (CBN + banques nigérianes) | 2011 | Près de 11 Md de transactions en 2024 (NIBSS/CBN, 2025) ; 284,99 trillions NGN de paiements électroniques au T1 2025 (+17,7 %). Le plus gros rail instantané d'Afrique, et de loin. |
| TIPS (Tanzania Instant Payment System) | Bank of Tanzania | 2022 | 651 M de transactions pour 54 950 Md TZS en 2025, contre 453 M et 29 820 Md TZS en 2024 (BoT, National Payment Systems Annual Report 2025) |
| GhIPSS (GIP + MMI + GhQR) | GhIPSS, filiale de la Bank of Ghana | 2016 / 2018 / 2020 | 530 M de transactions en 2025 (+31,7 %) pour 1 730 Md GHS (+50 %) toutes plateformes ; plafond GIP 50 000 GHS par transaction (GhIPSS, 2026) |
| GIMACPAY | GIMAC, sous l'égide de la BEAC | 2020 | > 600 Md FCFA en 2025 ; 124 participants ; 37 M de wallets et 2 M de comptes bancaires connectés ; près de 3 transactions sur 4 passent par un wallet (BEAC) |
| InstaPay / IPN | Egyptian Banks Company pour la Central Bank of Egypt | 2022 | > 16 M d'utilisateurs, > 1,1 Md de transactions pour 2 400 Md EGP à juin 2025 (CBE) |
| PayShap | PayInc (ex-BankservAfrica) | 2023 | 905 M de transactions cumulées à fin mai 2026, contre 461 M à fin décembre 2025 ; 6 M d'utilisateurs ; 12 banques participantes (ClearingPost / PayInc, 2026) |
| EthSwitch / EthioPay | EthSwitch S.C. (NBE + banques éthiopiennes) | 2011 | 387 M de transactions interopérables pour 1 260 Md ETB (~8 Md$) sur l'exercice 2025/26 (EthSwitch, juillet 2026) |
Deux régularités se dégagent de cette trajectoire. La première tient à ce que le déploiement technique de l'interopérabilité ne suffit pas à créer l'usage. Le standard QR ghanéen GhQR (2020) est techniquement déployé et commercialement décevant, alors que TANQR s'est imposé parce que l'adhésion à TIPS le rendait de fait obligatoire. La seconde régularité tient au tarif. Tant qu'un envoi hors réseau coûte plus cher qu'un envoi sur le même réseau, l'effet de réseau du plus gros acteur reste intact, quelle que soit l'infrastructure sous-jacente. La CBK et la BCEAO interviennent désormais sur les grilles tarifaires, et non plus seulement sur les raccordements techniques.
Encaisser : intégration marchande, coûts, réconciliation
L'encaissement en mobile money désigne la réception d'un paiement par un commerçant sur un compte de monnaie électronique ouvert à son nom. Le dispositif suppose l'ouverture d'un compte marchand chez chaque émetteur, ou chez un agrégateur qui les a déjà ouverts. S'y ajoutent le choix d'un mode d'initiation, le câblage d'un callback et la conception d'une réconciliation capable de fonctionner malgré des réponses manquantes. Trois modes d'initiation couvrent l'essentiel du marché. Chacun connaît un point de rupture distinct.
| Mode | Comment ça marche | Point de rupture |
|---|---|---|
| Push client (customer-to-business) | Le client compose le code USSD ou utilise l'app, saisit le numéro marchand (till number, merchant code) ou le code facturier + une référence, valide par PIN | Le client se trompe de référence : le paiement arrive sans être rattachable à une commande. Toute intégration doit prévoir une file de paiements non appariés et un processus de rattachement manuel |
| STK / prompt poussé (ex. Lipa na M-PESA Online, via l'API Daraja de Safaricom au Kenya) | Le marchand demande le paiement ; l'émetteur pousse un prompt sur le combiné du client, qui n'a que son PIN à saisir | Le client ne répond pas, ou le prompt expire : la transaction reste en état indéterminé. Il faut toujours coupler le callback à une API de query status et à une réconciliation de fin de journée |
| QR interopérable | Un QR marchand unique accepté par tous les wallets et banques raccordés (TANQR en Tanzanie, GhQR au Ghana) | L'acceptation dépend de la couverture réelle du standard : déployé ≠ utilisé. Vérifier le taux d'usage marchand avant de miser dessus |
- Le callback n'est pas fiable, par construction. Sur des réseaux mobiles congestionnés, une notification serveur peut arriver en retard, deux fois, ou jamais. La règle : traiter tout callback comme idempotent (clé = identifiant de transaction de l'émetteur), ne jamais considérer l'absence de callback comme un échec, et faire d'un rapprochement périodique par interrogation la source de vérité.
- L'identifiant de transaction de l'émetteur est la seule clé de rapprochement. Ni le montant, ni l'horodatage, ni le numéro de téléphone ne sont discriminants. Un même client paie plusieurs fois le même montant dans la même minute plus souvent qu'on ne l'imagine.
- Le règlement au marchand n'est pas instantané. Le crédit du till est immédiat en monnaie électronique, mais le passage vers un compte bancaire, et a fortiori le rapatriement en devise, suit un cycle contractuel (souvent J+1 à J+2) et supporte des frais distincts. C'est le premier poste à négocier, avant même la commission d'encaissement.
- *Il n'existe pas de chargeback au sens carte. Pas de schéma de litige à cycles, pas de règles d'arbitrage réseau. La correction d'un paiement erroné passe par une procédure de reversal opérée par l'émetteur, sur demande, avec un délai et un taux de succès très variables. Un marchand ne peut donc pas s'appuyer sur un mécanisme de recours standardisé : le contrôle doit être en amont*.
- Le change et le rapatriement sont un projet à part. Dans plusieurs marchés, la contrainte n'est pas d'encaisser mais de sortir les fonds : disponibilité de devise forte, autorisations de banque centrale, délais. Cette contrainte doit être qualifiée avant la signature, pas après le premier mois d'exploitation.
ENREGISTREMENT D'ENCAISSEMENT (champs a conserver systematiquement)
psp_reference identifiant genere par l'integrateur a l'initiation
provider_txn_id identifiant de l'EMETTEUR (M-PESA, MoMo, Airtel...)
-> CLE DE RAPPROCHEMENT, unique, non rejouable
provider emetteur + pays (le meme wallet differe par marche)
msisdn_masked numero du payeur, masque en stockage
amount / currency montant et devise LOCALE (jamais convertie en base)
merchant_shortcode till / paybill / merchant code utilise
account_reference reference commande saisie par le client (souvent fausse)
channel ussd | stk | qr | app
status initiated | pending | success | failed | unknown
-> "unknown" EST UN ETAT LEGITIME, pas un bug
callback_received_at horodatage de la notification (peut etre nul)
queried_at horodatage de la derniere interrogation de statut
settled_at date de reglement effectif vers le compte marchand
fee_amount frais preleves, par palier de montant
REGLES NON NEGOCIABLES
1. idempotence sur provider_txn_id (un callback peut arriver 2 fois)
2. aucun etat final decide sur la seule absence de reponse
3. reconciliation quotidienne contre le releve de l'emetteur, pas
contre le journal interne
4. conservation du provider_txn_id : c'est la seule piece opposable
lors d'une demande de reversalTransfrontalier : remises, corridors et ce que change PAPSS
Le paiement transfrontalier africain recouvre deux ensembles distincts. Le premier réunit les remises des diasporas adressées à des portefeuilles, segment mature et coûteux, qui relève d'une activité de marché. Le second réunit les opérations de règlement interbancaire intra-africain, longtemps obligées de transiter par une banque correspondante en dollars ou en euros hors du continent. Ce second ensemble fait l'objet d'un projet politique continental, PAPSS.
L'Afrique subsaharienne reste la région la plus chère du monde pour recevoir de l'argent. L'écart avec la moyenne mondiale s'établit à environ deux points sur un envoi de 200 dollars. Le coût dépend surtout de l'instrument par lequel l'envoi est originé. Une origination depuis un portefeuille mobile divise ce coût par plus de deux. Cette économie explique que M-Pesa Global, les corridors MoMo cross-border de MTN, Zepz (WorldRemit et Sendwave) et Chipper Cash retiennent le portefeuille mobile, et non le compte bancaire, comme point d'atterrissage des fonds.
| Rail | Nature | Portée et statut |
|---|---|---|
| PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System) | Règlement en monnaies locales africaines, netting quotidien et règlement du solde via Afreximbank, agent de règlement | Opérationnel depuis 2022, exploité par PAPSS SA (filiale d'Afreximbank). 28 pays, > 190 banques et fintechs, 16 switches après l'adhésion de la BEAC le 9 juillet 2026, qui fait entrer d'un coup les six pays de la CEMAC. Volumes en valeur non publiés. La couverture progresse plus vite que l'usage démontré. |
| PAPSSCARD | Premier scheme carte panafricain, coentreprise Afreximbank / PAPSS / Mercury Payment Services (MPS) | Lancé le 27 juin 2025 aux 32es Assemblées annuelles d'Afreximbank à Abuja, avec Bank of Kigali, I&M Bank Rwanda, RSwitch et Unified Payments comme premiers partenaires. Volumes non publiés. |
| PACM (PAPSS African Currency Marketplace) | Place de marché de change entre devises africaines, avec Interstellar | Annoncé en marge des Assemblées annuelles d'Afreximbank 2025 à Abuja. Objectif : réduire la dépendance au dollar et à l'euro dans les échanges intra-africains. |
| Onafriq (ex-MFS Africa) | Agrégateur privé de portefeuilles et de comptes | 43 pays, 1 Md de portefeuilles, 500 M de comptes bancaires, 2 000 corridors revendiqués (Onafriq, 2026). C'est aujourd'hui la couverture privée la plus large du continent. |
| Buna | Plateforme panarabe multidevises de compensation et règlement | Exploitée par l'Arab Regional Payments Clearing and Settlement Organization (ARPCSO), filiale du Fonds monétaire arabe, depuis 2020. Le seul rail régional qui relie le Golfe, le Levant et l'Afrique du Nord. |
| PesaLink ↔ PAPSS | Interconnexion d'un rail national à un rail continental | Annoncée en février 2026 : le rail interbancaire kényan (IPSL, filiale de la Kenya Bankers Association, depuis 2017, plus de 80 institutions) devient un point d'entrée transfrontalier en monnaies locales. |
- Le corridor le plus lourd n'est pas intra-africain : il part du Golfe. Les Émirats arabes unis figurent parmi les tout premiers pays émetteurs de remises au monde (≈ 38,5 Md$ en 2023, 2e rang mondial, Banque mondiale), avec une population expatriée d'environ 88 %. Un opérateur qui vise les diasporas doit d'abord instruire ce corridor.
- Les zones monétaires changent la nature du problème. Dans l'UEMOA, un paiement « transfrontalier » entre huit pays est techniquement domestique : SICA-UEMOA (compensation) et STAR-UEMOA (RTGS) opèrent depuis 2004 sous la BCEAO, et GIM-UEMOA est le seul scheme carte domestique multi-pays d'Afrique de l'Ouest. Même logique en CEMAC avec SYSTAC / SYGMA et GIMACPAY.
- Les chiffres de parts de marché régionales sont souvent périmés. Le dernier chiffre public recoupé de part de marché monétique en UEMOA remonte à fin décembre 2018 : 28,87 % pour GIM-UEMOA contre 31,26 % pour Visa (BCEAO). Utiliser cette donnée sans mentionner son millésime serait une faute d'analyse.
- Le change reste le poste opaque. Sur les liaisons de portefeuille à portefeuille comme sur les remises, le taux appliqué et sa transparence varient fortement d'un corridor à l'autre. Le coût affiché en commission n'est jamais le coût total : il faut mesurer le taux tout compris sur un montant témoin, corridor par corridor.
Moyen-Orient, échecs de référence et angles morts
Le mobile money moyen-oriental présente une configuration distincte de celle observée en Afrique subsaharienne. Il y fonctionne comme une infrastructure de secours dans des économies fragmentées par le conflit ou par la faiblesse du réseau bancaire, davantage que comme un substitut général à la bancarisation. Les dispositifs y sont plus souvent adossés à la banque centrale qu'à l'opérateur télécom.
| Système | Exploitant | Pays | Ce qu'il faut en retenir |
|---|---|---|---|
| JoMoPay | JoPACC, pour le compte de la Banque centrale de Jordanie | Jordanie | Depuis 2013. Switch national de mobile money : les portefeuilles jordaniens (Zain Cash, Dinarak, UWallet…) sont interopérables par construction, ce qui est l'exception régionale. 102,04 M de transactions en 2025 (+79,7 %) pour 6,34 Md JOD (+21,3 %), d'après JoPACC, Payments Systems Report 2025 |
| ZainCash | Zain Iraq, agréé par la Banque centrale d'Irak | Irak | Depuis 2015. Le portefeuille mobile le plus utilisé du pays, régulé comme institution de monnaie électronique par la CBI |
| AsiaPay (ex-AsiaHawala) | Asiacell | Irak | Deuxième portefeuille télécom irakien. ⚠️ Le rebaptisage compte : un contrat ou une due diligence rédigés sur l'ancien nom visent le même service |
| Jawali | WeCash, avec des banques yéménites, sous supervision de la Banque centrale du Yémen | Yémen | Dans un pays où le système bancaire est fragmenté par le conflit, le portefeuille télécom fait office d'infrastructure de paiement de fait |
L'Égypte réunit les deux modèles sur un même marché. Le mobile money y atteint 55,5 millions de portefeuilles et 1,4 milliard de transactions pour plus de 1 800 Md EGP à juin 2025 (Central Bank of Egypt). La croissance porte principalement sur le rail bancaire instantané InstaPay / IPN, qui compte plus de 16 millions d'utilisateurs en trois ans. L'inclusion financière égyptienne est passée de 27,4 % en 2016 à 76,3 % en juin 2025 (CBE). Le portefeuille télécom y a servi de première marche vers le paiement électronique, sans en constituer le point d'arrivée.
- Le prochain sujet est la dormance, pas l'acquisition. Avec 347 millions de comptes actifs pour environ 1,2 milliard d'enregistrés (GSMA, SOTIR 2026), la marge de croissance la plus accessible du continent n'est pas d'ouvrir des comptes : c'est de réveiller ceux qui existent. Les paiements gouvernementaux (G2P) et le transfrontalier sont les deux leviers identifiés par SIIPS 2025 pour y parvenir.
- Le paiement marchand est le vrai relais de croissance. Il a progressé de près de moitié pour atteindre 155 Md$ dans le monde en 2025 (GSMA, SOTIR 2026), et Safaricom revendique 3,1 millions de marchands (+71 %) sur son seul exercice FY26. C'est le segment où un professionnel du paiement a le plus à apporter, et le moins de concurrence installée.
- Les nouveaux entrants continuent d'arriver. Quatre services africains ont été lancés en 2025 : Cashtel (Burundi), Bede (Soudan), Wave (Cameroun) et Gozem Money (Togo), d'après GSMA, SOTIR 2026. L'entrée de Wave en zone CEMAC est à surveiller de près : c'est le modèle tarifaire qui a bousculé l'UEMOA qui vient tester un marché à interopérabilité obligatoire.
- Ne jamais raisonner « Afrique » dans un comité d'investissement. Le continent compte 173 services de mobile money vivants pour la seule Afrique subsaharienne, 36 systèmes de paiement instantané dans 31 pays, quatre zones monétaires majeures et autant de régimes de monnaie électronique. Le bon grain d'analyse est le pays, éventuellement l'union monétaire, jamais la région.