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🏛️ Les monnaies numériques de banque centrale

e-CNY, euro numérique, eNaira, Sand Dollar, JAM-DEX, e-rupee, rouble numérique, mBridge et Agorá : modèle intermédié ou direct, plafonds de détention, vie privée, hors ligne, et ce qu'une MNBC change pour qui encaisse

Ce qu'est une MNBC, et ce que presque tout le monde appelle MNBC à tort

Une monnaie numérique de banque centrale (MNBC, en anglais CBDC) est une créance sur la banque centrale, libellée dans l'unité de compte nationale et détenue sous forme numérique. Elle est mise à la disposition d'agents qui n'ont normalement pas accès au bilan de la banque centrale. Le critère qui sépare une MNBC des autres instruments de paiement est l'émetteur de la créance, et non la forme technique qu'elle prend. Le solde d'un compte bancaire est une créance sur une banque commerciale ; un stablecoin est une créance sur son émetteur privé ; un billet et une MNBC sont des créances sur la banque centrale. La technologie employée, le recours ou non à un registre distribué et l'existence d'une application mobile relèvent de l'implémentation et varient d'un projet à l'autre. Aucun de ces choix n'entre dans la définition.

InstrumentÉmetteurLa créance porte surCe qui la protègeExemple réel
EspècesBanque centraleLa banque centraleRien d'autre : c'est le passif ultimeBillets en circulation
MNBC de détailBanque centraleLa banque centraleRien d'autre : même statut que le billetSand Dollar, JAM-DEX, eNaira
Dépôt bancaireBanque commercialeLa banqueGarantie des dépôts, supervision prudentielleSolde d'un compte courant
Monnaie électroniqueÉtablissement de monnaie électroniqueL'EMECantonnement des fonds sur compte de cantonnementWallets prépayés, cartes cadeaux
StablecoinÉmetteur privéL'émetteur (si le jeton est remboursable)Réserves, et un régime d'agrément là où il en existe unEURCV, émis par SG-FORGE depuis 2023
Cinq instruments qui se ressemblent sur un écran de téléphone, et qui n'ont pas le même émetteur
🔑
La question qui tranche : qui fait défaut ?
Le critère de qualification porte sur le sort du détenteur lorsque l'opérateur du système fait faillite. Une MNBC laisse la valeur intacte dans ce cas, parce que la créance est portée par la banque centrale et non par l'opérateur. Les instruments dont la valeur dépend de la solvabilité de leur opérateur relèvent du dépôt tokenisé, de la monnaie électronique ou du stablecoin, selon le statut de l'émetteur. Une banque centrale ne fait pas défaut dans sa propre monnaie. Cette propriété sépare une MNBC des instruments qui lui ressemblent, et elle donne à toute décision d'émission une portée politique.

Bakong est le système de paiement national du Cambodge, opéré depuis 2020 par la National Bank of Cambodia sur une infrastructure à registre distribué (Hyperledger Iroha), en bi-devise riel/dollar. Il a traité 1,325 milliard d'opérations en 2025 (National Bank of Cambodia). La presse le présente régulièrement comme la MNBC la plus adoptée au monde. Les soldes qui y circulent sont pourtant des dépôts de banques commerciales tokenisés, et non de la monnaie centrale. Bakong reste un système de paiement national exploité par la banque centrale et un levier de dédollarisation de premier plan, sans entrer dans la définition d'une MNBC.

  • « MNBC » ≠ « blockchain » : le Sand Dollar, JAM-DEX et l'eNaira reposent sur des architectures variées ; le Drex brésilien a au contraire abandonné fin 2025 une large part de sa composante DLT pour coûts de maintenance et confidentialité non résolue, au profit d'un modèle plus centralisé.
  • « MNBC » ≠ « paiement instantané » : PIX, UPI, PromptPay ou le SEPA Instant règlent en monnaie de banque commerciale, avec règlement final en monnaie centrale entre banques. Rien n'y est une MNBC.
  • « MNBC » ≠ « dépôt tokenisé » : Fnality (Sterling Fnality Payment System, en production depuis 2023) adosse ses jetons à un compte omnibus à la Banque d'Angleterre. La banque centrale ne tokenise rien, elle héberge le collatéral. Partior (coentreprise J.P. Morgan / DBS / Temasek, 2021) et Citi Token Services (2024) tokenisent des dépôts bancaires.
  • « MNBC lancée » ≠ « MNBC adoptée » : trois pays seulement ont émis une MNBC de détail hors pilote, et aucun des trois n'a atteint ses objectifs d'usage. La suite de ce dossier ne parle presque que de cela.

L'état réel du monde : 146 juridictions, trois lancements, une interdiction

L'état de déploiement des MNBC se lit sur trois compteurs distincts, le nombre de juridictions qui explorent le sujet, le nombre de pilotes en cours et le nombre d'émissions effectives. Les ordres de grandeur qu'ils donnent n'ont rien de comparable. Presque toutes les banques centrales du monde travaillent sur le sujet ; presque aucune n'a émis. Trois MNBC de détail seulement sont sorties du stade pilote, aux Bahamas, en Jamaïque et au Nigeria, et les trois partagent le même diagnostic. Les trois systèmes fonctionnent, alors qu'aucun n'a atteint ses objectifs d'usage. Une union monétaire a fermé la sienne, une autre banque centrale a arrêté son pilote, et la première puissance économique mondiale s'est interdit d'en émettre une par la loi.

146
pays et unions monétaires explorant une MNBC, plus de 98 % du PIB mondial
Atlantic Council, CBDC Tracker, mise à jour mai 2026
77
juridictions en phase avancée (développement, pilote ou lancement)
Atlantic Council, CBDC Tracker, mai 2026
41
pilotes en cours dans le monde
Atlantic Council, CBDC Tracker, mai 2026
3
MNBC de détail réellement lancées : Bahamas, Jamaïque, Nigeria
Atlantic Council, CBDC Tracker, mai 2026
91 %
des 93 banques centrales interrogées explorent une MNBC de détail, de gros, ou les deux
BRI, enquête 2024, BIS Papers n° 159
13
projets transfrontaliers de MNBC de gros recensés
Atlantic Council, CBDC Tracker, mai 2026
Octobre 2020
Sand Dollar
La Central Bank of The Bahamas émet la première MNBC de détail au monde sortie du stade pilote.
Octobre 2021
eNaira
La Central Bank of Nigeria lance la première MNBC de détail d'Afrique.
Mars 2021
DCash
L'Eastern Caribbean Central Bank émet la première MNBC d'une union monétaire, pour les huit États de l'ECCU.
Juin 2022
JAM-DEX
La Bank of Jamaica obtient pour sa MNBC le statut de cours légal, une première mondiale.
Juin 2024
mBridge en produit minimum viable
La plateforme multi-MNBC de règlement transfrontalier atteint le stade MVP ; la BRI annonce en octobre 2024 remettre le projet aux banques centrales partenaires.
23 janvier 2025
Les États-Unis ferment la porte
Le décret présidentiel 14178 interdit aux agences fédérales toute action visant à établir, émettre ou promouvoir une MNBC.
12 janvier 2024
DCash s'arrête
L'ECCB ferme DCash après 34 mois d'exploitation. La refonte DCash 2.0 sera à son tour suspendue par le Conseil monétaire en février 2026, au profit d'un système de paiement rapide régional classique.
29 octobre 2025
L'Eurosystème passe à la phase suivante
Le Conseil des gouverneurs de la BCE décide de poursuivre les préparatifs de l'euro numérique ; pilote possible dès mi-2027, première émission possible en 2029.
15 septembre 2026
La BCE appelle les commerçants
L’Eurosystème ouvre un appel à manifestation d’intérêt destiné aux commerçants du commerce en ligne, candidatures jusqu’au 27 octobre 2026. Trente-six prestataires de paiement ont déjà été retenus ; le pilote démarrera au second semestre 2027 pour douze mois.
Juin 2026
Le Congrès américain verrouille
Une disposition législative (21st Century ROAD to Housing Act, section 1101) interdit à la Réserve fédérale d'émettre un actif numérique constituant une dette directe du Système fédéral de réserve largement accessible au public.
SystèmeBanque centraleStatutCe qu'il faut en retenir
Sand DollarCentral Bank of The BahamasProduction, depuis 2020Première au monde hors pilote. 1 024 816 dollars bahaméens (BSD, à parité avec le dollar américain) en circulation en mars 2023, 101 636 portefeuilles particuliers, 1 512 portefeuilles commerçants dont 455 actifs (banque centrale, avril 2023). L'objectif d'inclusion financière visait une population déjà bancarisée.
JAM-DEXBank of JamaicaProduction, depuis 2022Première MNBC au monde à recevoir le cours légal. Distribuée via des portefeuilles agréés, dont Lynk et JN Bank. Goulot d'étranglement identifié publiquement par la banque centrale : la conversion du parc de terminaux commerçants.
eNairaCentral Bank of NigeriaProduction, depuis 2021Cas d'école d'échec d'adoption : la quasi-totalité des portefeuilles ouverts n'a jamais servi. 29 milliards NGN d'opérations cumulées à trois ans (BusinessDay, 2024). Jamais fermée : la Nigeria Payments System Vision 2028 (juin 2026) la repositionne sur les paiements de l'État vers les particuliers et le transfrontalier.
e-CNY / 数字人民币Banque populaire de ChinePilote depuis 2019, jamais officiellement lancéLe plus grand pilote de MNBC de détail au monde, et toujours un pilote. Plus de 3,4 milliards d'opérations et un cumul de 16 700 milliards de RMB à décembre 2025 (Atlantic Council CBDC Tracker).
e₹ (Digital Rupee)Reserve Bank of IndiaPilote depuis 2022, en groupe fermé13 banques et 26 villes à l'origine. Encours de 771,7 crore de roupies au 31 mars 2026, en baisse de 24 % sur un an (RBI, rapport annuel 2025-26) : la MNBC de détail ne trouve pas son marché face à UPI.
Rouble numériqueBanque de RussiePilote, avec adoption imposée par la loiCalendrier d'acceptation obligatoire en trois vagues, du 1er septembre 2026 au 1er septembre 2028, calibré sur la taille des banques et le chiffre d'affaires des commerçants (Banque de Russie, 2026).
DCashEastern Caribbean Central BankArrêtée le 12 janvier 202434 mois d'exploitation, dont une panne de deux mois en 2022 due à un certificat expiré et à une version obsolète de la plateforme. Référence obligatoire de toute analyse de risque opérationnel.
e-kronaSveriges RiksbankArrêtée (pilote 2017-2024)La banque centrale du pays le plus avancé vers le sans-espèces a conclu qu'il n'existait pas de justification suffisante pour émettre, et s'est redéployée sur la résilience des espèces.
Dollar canadien numériqueBanque du CanadaAbandonnéAprès trois ans de conception et de consultation publique, redéploiement sur la recherche générale, la supervision des PSP et le transfrontalier.
MNBC de détail américaineFederal Reserve (aucune émission)Interdite en droitDécret 14178 du 23 janvier 2025, puis disposition législative de juin 2026. Un projet interdit, et non simplement abandonné : la nuance compte pour toute feuille de route produit.
Les MNBC de détail qui existent, celles qui ont été arrêtées, celles qui sont interdites
⚠️
Le contrepoint américain n'est pas une pause, c'est une interdiction
La MNBC de détail américaine est prohibée, d'abord par décret présidentiel (14178, janvier 2025) puis par la loi (juin 2026). L'interdiction porte sur l'émission elle-même et non sur son calendrier, ce qui la distingue d'un report ou d'un abandon de programme. Aucun des travaux de recherche antérieurs n'a de suite institutionnelle. Project Hamilton (Fed de Boston / MIT Digital Currency Initiative) a été arrêté fin 2022, son code ouvert restant consultable. Project Cedar a été mené par le New York Innovation Center de la Fed de New York. Un PSP opérant aux États-Unis n'a donc aucune MNBC à intégrer sur ce marché, où le chantier équivalent porte sur les stablecoins.

La motivation déclarée des banques centrales s'est déplacée au cours des dernières années. Plus d'une juridiction sur trois déclare avoir accéléré ses travaux sur la MNBC en raison du développement des stablecoins et des cryptoactifs (BRI, enquête 2024). La disparition des espèces, longtemps présentée comme le motif principal, cède la place à la concurrence de la monnaie privée numérique. Ce déplacement se lit dans les projets effectivement engagés, qui comportent moins de portefeuilles grand public et beaucoup plus d'infrastructures de règlement de gros que ceux de la période précédente.

Détail et gros : deux projets qui portent le même nom et n'ont rien de commun

Le terme MNBC recouvre deux instruments distincts, qui ne partagent ni les utilisateurs, ni les risques, ni le calendrier, ni même le problème à résoudre. La MNBC de détail met de la monnaie centrale entre les mains du public, si bien qu'elle touche à la structure des dépôts bancaires, à la vie privée et au cours légal. La MNBC de gros donne aux institutions financières un jeton de règlement en monnaie centrale utilisable sur des plateformes programmables. Elle ne concerne que des acteurs déjà titulaires d'un compte à la banque centrale, et elle ne pose donc aucune question de désintermédiation. Le sigle est la seule chose que les deux instruments partagent, et plusieurs banques centrales conduisent l'un sans conduire l'autre.

CritèreMNBC de détailMNBC de gros
UtilisateursParticuliers, commerçants, entreprisesBanques et institutions financières déjà titulaires d'un compte de banque centrale
Nouveauté réelleUn accès inédit au bilan de la banque centrale pour le publicUn nouveau support technique pour un accès qui existe déjà depuis toujours
Risque structurantDésintermédiation bancaire, ruée numérique sur les dépôts, vie privéeRisque opérationnel et juridique de la plateforme, gouvernance multi-juridictionnelle
Problème résoluSouveraineté monétaire, résilience du paiement, inclusion (revendiquée)Règlement atomique livraison contre paiement et paiement contre paiement sur actifs tokenisés, disponibilité 24/7
MaturitéTrois lancements réels, aucun succès d'adoptionDes règlements en valeur réelle et juridiquement définitifs existent déjà
Exemple à citerSand Dollar, JAM-DEX, eNaira, e-CNYProject Helvetia phase III, CBDC de gros en dollar de Singapour, Project Ensemble
MNBC de détail et MNBC de gros

La MNBC de gros a dépassé le stade de l'expérimentation de laboratoire. Le seul cas au monde de MNBC de gros émise en valeur réelle et utilisée pour régler des transactions sur titres tokenisés est Project Helvetia phase III. Ce projet est conduit depuis 2023 par la Banque nationale suisse avec SIX Digital Exchange et la BRI. Les règlements y sont juridiquement définitifs. L'existence de ce cas écarte l'affirmation selon laquelle aucune MNBC de gros n'aurait jamais été émise.

🇨🇭
Project Helvetia III
Banque nationale suisse, avec SIX Digital Exchange et la BRI, depuis 2023. MNBC de gros en franc, émise en valeur réelle, utilisée pour le règlement de titres tokenisés avec finalité juridique.
🇸🇬
CBDC de gros en dollar de Singapour (SGD Testnet)
Monetary Authority of Singapore, 2025. Premier règlement réel de prêts interbancaires au jour le jour en MNBC de gros, avec DBS, OCBC et UOB. Singapour a tranché, pas de MNBC de détail, une MNBC de gros pour le règlement et la tokenisation.
🇭🇰
Project Ensemble
Hong Kong Monetary Authority, annoncé en mars 2024, bac à sable ouvert en août 2024, phase à valeur réelle lancée en novembre 2025. Dépôts tokenisés et règlement interbancaire en monnaie centrale de gros. À ne pas confondre avec e-HKD, qui est le volet de détail.
🇧🇷
Drex (Real Digital)
Banco Central do Brasil, pilote depuis 2023. MNBC de gros et plateforme de règlement d'actifs tokenisés, pas une monnaie de détail. Inflexion nette fin 2025, avec l'abandon d'une large part de la composante DLT pour coûts et confidentialité non résolue. À traiter comme un projet, pas comme un rail.
ℹ️
Les grands pays émergents ont choisi le gros
Sur les marchés qui disposent déjà d'un paiement instantané de masse, la MNBC de détail perd sa justification économique, et les banques centrales déplacent leurs travaux vers le volet de gros. L'Inde illustre ce mouvement. L'encours de l'e₹ de détail recule de 24 % sur un an (RBI, mars 2026), tandis que la RBI concentre son effort sur la programmabilité ciblée et sur l'Unified Markets Interface. Le Digital Rupiah (Proyek Garuda) de Bank Indonesia suit la même trajectoire : il est construit en priorité sur le volet de gros. Le projet Khokha de la South African Reserve Bank est un programme de MNBC de gros depuis 2018, et n'a jamais porté sur un rand numérique de détail.

Direct, intermédié, plateforme : qui tient le client

La distribution d'une MNBC de détail se répartit entre trois architectures, qui se distinguent par le teneur du compte ou du portefeuille et par l'acteur qui fait face au client. Le choix entre elles fixe qui réalise l'entrée en relation, qui supporte le coût de l'application, qui accède aux données, et si un PSP a un rôle ou n'en a aucun. Le modèle direct (à un niveau) fait de la banque centrale le teneur de compte et l'interlocuteur du public. Le modèle intermédié (à deux niveaux) confie l'émission à la banque centrale et la distribution à des intermédiaires agréés, exactement comme pour les billets. Le modèle plateforme est une variante du précédent, dans laquelle la banque centrale n'exploite volontairement que le cœur du système et laisse toute l'interface au secteur privé.

Distribution à deux niveaux : le schéma de l'e-CNY, repris presque partout
Banque centrale
Émet la MNBC et tient le registre de premier niveau
La Banque populaire de Chine, via son Digital Currency Research Institute, émet contre réserves : le passif reste celui de la banque centrale
Institutions opératrices agréées
Achètent la MNBC contre réserves et la distribuent
22 institutions opératrices début 2026, après l'agrément de 12 banques supplémentaires. Elles portent l'application, le support et le coût
Intermédiaire distributeur
Fait l'entrée en relation et la conformité
KYC, LCB-FT, sanctions, ouverture du portefeuille : c'est l'intermédiaire qui connaît l'identité, pas la banque centrale
Porteur
Détient une créance sur la banque centrale
Même si le portefeuille est fourni par une banque : si l'intermédiaire fait défaut, les avoirs en MNBC ne sont pas dans sa masse de faillite
Commerçant
Encaisse via son PSP acquéreur
Le PSP côté acceptation intègre la MNBC comme un moyen de paiement supplémentaire, avec un nouveau parcours, de nouveaux messages et une nouvelle réconciliation
ModèleTeneur du compte / portefeuilleQui fait le KYCRôle d'un PSPCas réels
Direct (un niveau)La banque centrale elle-mêmeLa banque centraleQuasi nul côté émission ; reste l'acceptation commerçanteNaira à son lancement (2021), modèle explicitement remis en cause depuis
Intermédié (deux niveaux)Des intermédiaires agréésL'intermédiaire distributeurCentral : distribution, portefeuille, support, acceptatione-CNY (22 institutions opératrices), euro numérique (PSP), JAM-DEX (portefeuilles agréés dont Lynk et JN Bank)
PlateformeLe secteur privé, sur un cœur exploité par la banque centraleLes prestataires privésMaximal : la banque centrale se retire délibérément de l'expérience utilisateurLivre numérique, modèle retenu par la Bank of England / HM Treasury
Les trois modèles, et ce qu'ils impliquent pour un professionnel du paiement
⚠️
La leçon eNaira : le modèle direct ne survit pas au contact du public
Le Nigeria a lancé en 2021 une MNBC de détail que la banque centrale portait quasiment seule jusqu'au client final. La quasi-totalité des portefeuilles ouverts n'a jamais servi. Dans la Nigeria Payments System Vision 2028 (juin 2026), la Central Bank of Nigeria acte publiquement le diagnostic, à savoir un engagement insuffisant des parties prenantes, une intégration défaillante, des moyens de mise en œuvre limités et une notoriété faible. Elle bascule vers un modèle où la banque centrale fournit l'infrastructure et où les établissements agréés gèrent la relation client. Ce changement répond terme à terme au diagnostic : l'intégration, la notoriété et les moyens de mise en œuvre relèvent d'acteurs qui vendent déjà des services de paiement. Une MNBC de détail ne se diffuse que si ces acteurs ont un intérêt commercial à la distribuer, à la faire connaître et à en assurer le support quotidien.

Le modèle intermédié fixe une répartition des coûts défavorable au distributeur. La banque centrale émet gratuitement une créance sur elle-même, et laisse à des acteurs privés la charge de l'entrée en relation, de l'application, du support client et de la lutte anti-fraude. L'instrument distribué ne produit ni flottant, ni dépôts, ni intérêts. Un intermédiaire supporte donc les coûts de la distribution sans disposer des recettes qu'un encours de dépôts lui procure habituellement. La rémunération des intermédiaires occupe pour cette raison une place importante dans le dossier européen, et la question du financement de la distribution se pose dans les mêmes termes sur les autres projets de MNBC.

  • Israël admet les non-banques. Le design préliminaire du shekel numérique, publié par la Banque d'Israël en mars 2025, retient un modèle à deux niveaux ouvert à des intermédiaires non bancaires, un choix de conception qui redistribue directement la valeur vers les PSP.
  • Singapour a répondu autrement. Project Orchid de la Monetary Authority of Singapore (2021) a conclu non pas à une MNBC de détail, mais à un protocole de Purpose Bound Money applicable aux dépôts tokenisés et aux stablecoins : la fonction visée était la programmabilité, pas l'émetteur.
  • Le Japon avance volontairement lentement. La Banque du Japon conduit depuis avril 2023 un Pilot Program avec un CBDC Forum, après deux phases de preuve de concept (2021-2023), et conditionne explicitement toute émission à un cadre législatif et à un débat public.
  • Le Ghana n'a jamais généralisé. L'eCedi de la Bank of Ghana, annoncé en juin 2021 et conçu avec Emtech, avec une capacité de paiement hors ligne revendiquée, est resté au stade du pilote dans un pays où le mobile money couvre déjà l'essentiel du paiement de détail.

Plafonds, cascade et rémunération : les trois paramètres qui décident de tout

Une MNBC de détail sans limite de détention exposerait le système bancaire à un transfert massif des dépôts. En cas de tension, rien n'empêcherait un déposant de transférer instantanément l'intégralité de son compte vers un actif sans risque de contrepartie, disponible 24/7 et garanti par la banque centrale. Ce risque de ruée numérique explique que tous les projets sérieux de MNBC de détail intègrent des freins à la détention. Ces freins déterminent l'expérience de paiement, le taux d'échec des opérations et la viabilité commerciale du dispositif.

ParamètreCe que c'estPourquoi il existeCe qu'il casse en pratique
Plafond de détentionUn solde maximal par personneEmpêcher la substitution massive des dépôts bancairesUn paiement entrant peut être refusé faute de place chez le bénéficiaire, inacceptable pour un commerçant
Cascade (waterfall)L'excédent au-dessus du plafond bascule automatiquement vers un compte bancaire liéRendre le plafond invisible côté bénéficiaireImpose un compte bancaire lié obligatoire, donc exclut celui qui n'en a pas, alors que l'inclusion est l'argument affiché
Cascade inverse (reverse waterfall)Le compte lié réapprovisionne automatiquement le portefeuille si le solde MNBC est insuffisantÉviter les échecs de paiement à l'émissionCrée une dépendance temps réel au compte bancaire : une indisponibilité du compte lié fait échouer le paiement MNBC
Non-rémunérationLa MNBC ne porte pas d'intérêtRendre la détention peu attractive comme placementAucune raison économique de détenir : l'usage doit être porté par le seul confort de paiement
Détention par les personnes moralesInterdite ou fortement limitéeLes trésoreries d'entreprise sont le vecteur de fuite le plus rapideUn commerçant ne peut pas stocker ce qu'il encaisse : conversion permanente à gérer
Les freins à la détention, et ce qu'ils cassent
Cascade et cascade inverse, la logique qu'un PSP doit implémenter
PLAFOND = 3000.00        hypothese testee par la BCE (rapport de cloture, oct. 2025)

--- ENCAISSEMENT (waterfall) -------------------------------------
solde_mnbc      = 2 850.00
montant_recu    =   400.00
place_restante  = PLAFOND - solde_mnbc = 150.00

  si montant_recu <= place_restante :
      crediter la totalite en MNBC
  sinon :
      crediter 150.00 en MNBC
      basculer  250.00 vers le compte bancaire lie   <-- CASCADE
      -> UNE operation pour le payeur, DEUX ecritures a reconcilier

--- PAIEMENT (reverse waterfall) ---------------------------------
solde_mnbc      =    40.00
montant_a_payer =   120.00
manque          =    80.00

  approvisionner 80.00 depuis le compte bancaire lie  <-- CASCADE INVERSE
  puis regler 120.00 en MNBC

  POINT DE RUPTURE : si le compte lie est indisponible,
  le paiement MNBC echoue alors que le porteur "avait l'argent".
  Ce cas doit avoir son code d'echec propre et son parcours de repli.
🔑
Le plafond n'est pas un chiffre technique, c'est un arbitrage politique
La BCE a testé des plafonds de détention allant jusqu'à 3 000 € par personne. Son rapport de clôture de la phase de préparation (octobre 2025) conclut que l'euro numérique ne nuirait pas à la stabilité financière de la zone euro « même dans un scénario de crise hautement improbable et extrêmement conservateur ». Le chiffre définitif reste à fixer. Son mode de fixation fait lui-même l'objet de la négociation législative. Le Parlement européen demande un plafond arrêté par acte délégué de la Commission sur recommandation de la BCE, quand le Conseil demande une décision d'exécution du Conseil à majorité qualifiée renforcée. Le niveau retenu conditionne la viabilité commerciale du produit, et il sera arrêté par un compromis entre institutions plutôt que par une étude technique.

Les plafonds envisagés hors de la zone euro reposent sur des ordres de grandeur et sur des logiques différents. La Bank of England évoque pour le livre numérique un plafond de détention envisagé autour de 10 000 £. En Chine, un cadre de gestion entré en vigueur le 1er janvier 2026 rapproche l'e-CNY d'une monnaie de dépôt potentiellement rémunérable, alors qu'il était jusque-là conçu comme un simple substitut de billets. Cette évolution déplace radicalement la question de la concurrence avec les dépôts bancaires, puisqu'un instrument rémunéré se compare directement à un compte. Le Kazakhstan aborde le sujet sous un autre angle. Le tenge numérique est piloté depuis 2023 par la Banque nationale du Kazakhstan avec la National Payment Corporation. Le gouverneur de la banque centrale le décrit comme un outil de transparence et de contrôle des transactions du secteur public (Astana Times, novembre 2025), et non comme un moyen de paiement de détail généralisé.

  • Un plafond crée un nouveau code d'échec qui n'existe nulle part dans le monde de la carte : « bénéficiaire au plafond ». Il doit être traité côté acceptation, pas remonté brut au commerçant.
  • La cascade double les écritures. Un encaissement unique peut produire deux mouvements sur deux instruments différents : la réconciliation commerçant doit les rapprocher d'une seule commande.
  • La cascade inverse crée une dépendance externe au compte bancaire lié, avec sa propre disponibilité et ses propres horaires. Le SLA du paiement MNBC ne peut pas être meilleur que celui du compte lié.
  • L'interdiction de détention par les personnes morales, poussée par le Parlement européen, oblige à concevoir une conversion automatique et immédiate à l'encaissement : le commerçant n'a jamais de solde en MNBC.

Vie privée, hors ligne et programmabilité : là où le débat est vraiment

La MNBC est le seul moyen de paiement dont l'acceptabilité politique dépend d'une propriété technique du système, ce que l'État peut voir des paiements. L'architecture des projets sérieux est explicitement conçue pour que la banque centrale ne dispose pas des identités des porteurs. Dans le dispositif de l'euro numérique, l'Eurosystème traite des identifiants pseudonymes, et la BCE indique qu'elle « ne sera pas en mesure de relier une transaction à une personne physique » (rapport de clôture de la phase de préparation, octobre 2025). L'identité reste chez l'intermédiaire distributeur, qui la détient déjà au titre de ses obligations LCB-FT.

ActeurEn ligneHors ligneComparaison espèces
Banque centraleIdentifiants pseudonymes, pas d'identitéRien : la transaction ne remonte pas à l'EurosystèmeNe voit rien
Intermédiaire distributeurIdentité (KYC) et opérations de son clientApprovisionnement et retrait du portefeuille, pas les paiements intermédiairesVoit les retraits au distributeur
PSP acquéreur du commerçantLes encaissements de son commerçantLes encaissements, à la remiseVoit les dépôts d'espèces
TiersRienRienRien
Qui voit quoi, selon le canal

Le paiement hors ligne désigne une opération réglée directement entre deux appareils, sans connexion au réseau. C'est la brique la plus difficile et la plus décisive. Elle repose sur un élément sécurisé embarqué dans l'appareil, qui conserve la valeur et les détails de la transaction localement. Aucun serveur n'intervient. Ce mode de fonctionnement est le seul à atteindre un niveau de confidentialité comparable à celui des espèces, et le seul à autoriser le paiement quand le réseau tombe. La résilience ainsi obtenue justifie une part importante de l'investissement public. Le prix à payer est une exposition au risque de double dépense que seul le matériel contient, et une réconciliation nécessairement différée. Dans les négociations européennes, le Conseil exige que le payeur puisse choisir entre le paiement en ligne et le paiement hors ligne partout où l'acceptation est obligatoire. Un commerçant soumis à cette obligation doit donc supporter deux parcours d'encaissement distincts.

⚠️
Programmabilité : le mot qui fait tout dérailler
Le terme « programmabilité » recouvre deux dispositifs radicalement différents. Le premier, le paiement conditionnel, déclenche automatiquement un transfert lorsqu'un événement prévu survient. Il constitue un service ajouté autour de l'instrument et ne modifie pas la monnaie elle-même. Ce premier procédé est banal. Le second, la monnaie programmable, inscrit des restrictions d'usage dans l'instrument, qui portent sur le lieu de la dépense, sur son objet ou sur la date au-delà de laquelle la somme n'est plus utilisable. Cette seconde forme change la nature de la monnaie et concentre toutes les oppositions publiques exprimées contre les MNBC. La distinction entre les deux notions est donc nécessaire dans les documents de projet comme dans les communications client, puisque le mot employé seul ne dit pas laquelle des deux est en cause.
  • Inde, programmabilité assumée et ciblée. La Reserve Bank of India oriente l'e₹ vers la programmabilité appliquée aux subventions (dispositifs conduits au Gujarat, à Puducherry et à Chandigarh) plutôt que vers le paiement quotidien, où UPI est déjà installé.
  • Kazakhstan, traçabilité de la dépense publique. Le tenge numérique est présenté par la Banque nationale du Kazakhstan comme un outil de transparence et de contrôle des transactions du secteur public, notamment sur les marchés publics.
  • Singapour, la programmabilité sans MNBC. Purpose Bound Money, issu de Project Orchid (Monetary Authority of Singapore, depuis 2021), applique la logique d'usage affecté à des dépôts tokenisés et à des stablecoins : la démonstration qu'on peut obtenir la fonction sans émettre de monnaie centrale de détail.
  • Nigeria, recentrage sur le paiement public. La Nigeria Payments System Vision 2028 repositionne l'eNaira sur les paiements de l'État vers les particuliers et sur le transfrontalier : le cas d'usage qui survit à l'échec de l'adoption grand public est le versement public.
  • Russie, la contrainte par la loi plutôt que par le code. Le rouble numérique n'a pas besoin d'être programmable pour être imposé : l'obligation d'acceptation est inscrite dans la loi, avec un calendrier échelonné de 2026 à 2028.

L'euro numérique : le projet le plus documenté du monde, et le plus contraignant pour un PSP

L'euro numérique est le seul grand projet de MNBC de détail dont le rulebook, le modèle économique, les coûts et les débats législatifs sont publics. Il sert de référence de conception à des banques centrales situées hors de la zone euro. Le projet présente en outre une caractéristique que les autres programmes de cette taille n'ont pas. La distribution y serait obligatoire pour une partie des prestataires, et l'acceptation obligatoire pour une partie des commerçants. Le périmètre de diffusion serait donc arrêté par le règlement européen, et non par la demande des utilisateurs et des commerçants.

Octobre 2023
Phase de préparation
L'Eurosystème engage la préparation opérationnelle : rulebook, sélection de fournisseurs, expérimentations.
Juin - octobre 2025
Consultation de marché sur le rulebook
Exigences fonctionnelles et non fonctionnelles, gestion des litiges, spécifications de certification.
29 octobre 2025
Décision du Conseil des gouverneurs
L'Eurosystème décide de poursuivre ses préparatifs et de passer à la phase suivante (BCE, rapport de clôture de la phase de préparation).
19 décembre 2025
Mandat de négociation du Conseil
Les États membres arrêtent leur position sur le règlement.
9 juillet 2026
Position du Parlement européen
Le Parlement adopte sa position, notamment une quasi-interdiction de détention par les personnes morales.
13 juillet 2026
Premier trilogue
Ouverture des négociations interinstitutionnelles, avec un objectif d'accord d'ici fin 2026.
Juillet 2026
Rulebook v0.91
Publication de la version 0.91 du rulebook du schéma euro numérique (BCE).
Mi-2027
Pilote possible
Un exercice pilote pourrait démarrer dès le milieu de l'année 2027.
2029
Première émission possible
Sous réserve de l'adoption du règlement européen. Aucune décision d'émettre n'a été prise à ce jour.
≈ 1,3 Md €
coût de développement pour l'Eurosystème jusqu'à la première émission (2029)
BCE, rapport de clôture de la phase de préparation, octobre 2025
≈ 320 M €/an
coût de fonctionnement annuel de l'Eurosystème à partir de 2029
BCE, rapport de clôture, octobre 2025
4 à 5,8 Md €
investissement estimé pour le **secteur bancaire**
BCE, rapport de clôture, octobre 2025
0 €
frais de transaction perçus par l'Eurosystème : les coûts sont couverts par le seigneuriage, comme pour les billets
BCE, rapport de clôture, octobre 2025
3 000 €
plafond de détention **testé** (non arrêté) sans effet sur la stabilité financière
BCE, rapport de clôture, octobre 2025
SujetPosition du ConseilPosition du ParlementImpact opérationnel
Fixation du plafondDécision d'exécution du Conseil, à majorité qualifiée renforcéeActe délégué de la Commission, sur recommandation de la BCEDécide du taux d'échec « bénéficiaire au plafond » et de la fréquence des cascades
Détention par les personnes moralesRenvoi des modalités à la BCEQuasi-interdictionSi interdit : conversion automatique à l'encaissement, aucun solde commerçant
Acceptation obligatoireExceptions selon le type et la taille de l'entitéExclusion explicite des petites et micro-entreprisesDétermine la taille du parc d'acceptation à équiper
Choix en ligne / hors ligneLe payeur doit pouvoir choisir partout où l'acceptation est obligatoire–Deux parcours à supporter au point de vente, pas un
Durée du régime tarifaire transitoireDix ans au maximumProlongeable si le bilan est favorableDétermine l'horizon d'amortissement de l'investissement PSP
Ce qui reste en négociation, et pourquoi chaque ligne compte pour un opérateur
⚠️
Le modèle économique est le vrai sujet, et il n'est pas tranché
L'Eurosystème ne facture rien et ne perçoit rien sur les transactions. Les services de base sont gratuits pour les particuliers, et l'échange avec les espèces doit l'être aussi. La rémunération de la chaîne repose donc entièrement sur une commission commerçant plafonnée. Pendant une période transitoire d'au moins cinq ans, les plafonds seraient calés sur les frais moyens observés sur les cartes de débit utilisables à la fois en proximité et en ligne, avant de basculer sur un modèle coût + marge. Les travaux préparatoires du Conseil figurent dans les documents interinstitutionnels 2023/0211 et 2023/0212 (COD), 2025. Ils prévoient qu'en deçà d'un plafond de 30 points de base, la commission se répartisse à raison de deux tiers pour le PSP distributeur et un tiers pour le PSP acquéreur. Un PSP acquéreur encaisserait donc un tiers d'une commission plafonnée sur un instrument dont il doit financer l'intégration. L'équation économique de l'acquéreur ne se jouerait pas sur la marge unitaire.
  • Lire le rulebook, pas les communiqués. La version 0.91 (juillet 2026) porte déjà les exigences fonctionnelles et non fonctionnelles, le cadre de gestion des litiges et les spécifications de certification : c'est le document qui détermine le coût du projet d'un PSP.
  • Anticiper la certification. Un schéma de paiement avec rulebook implique un processus de conformité et de certification par acteur et par canal, avec un calendrier que personne ne maîtrise en fin de course.
  • Traiter le hors ligne comme un projet matériel. L'élément sécurisé implique une dépendance à l'appareil, à son cycle de vie et à ses fournisseurs. Ce n'est pas un chantier logiciel.
  • Ne pas confondre décision et calendrier. L'émission reste conditionnée à l'adoption d'un règlement européen non adopté au moment où ces lignes sont écrites. Un plan produit qui traite 2029 comme une certitude engage l'entreprise sur un pari législatif.

mBridge, Agorá et le transfrontalier : là où la MNBC produit une vraie valeur

La MNBC de gros est appliquée au transfrontalier pour traiter les limites de la correspondance bancaire. Un paiement transfrontalier classique enchaîne plusieurs banques correspondantes, réparties sur des fuseaux horaires et des plages d'ouverture différents, avec des expositions intrajournalières et des délais qui se comptent en jours. Les plateformes multi-MNBC visent à remplacer cette chaîne par un registre unifié où les jambes en devises se règlent simultanément et définitivement. Deux projets occupent l'essentiel du champ, et leurs trajectoires institutionnelles diffèrent nettement.

ProjetPorteurNature de la monnaieStatutCe qui le distingue
Project mBridgeHKMA, PBoC (Digital Currency Research Institute), Bank of Thailand, Central Bank of the UAE, Saudi Central BankMNBC de gros de plusieurs banques centralesProduit minimum viable depuis mi-2024, poursuivi par les partenairesChaque banque centrale fondatrice exploite un nœud validateur sur le mBridge Ledger. La BRI a annoncé en octobre 2024 remettre le projet aux partenaires. Le seul projet multi-MNBC réellement en fonctionnement est donc piloté hors du cadre de la BRI
Project AgoráBIS Innovation Hub, sept banques centrales et l'Eurosystème, plus de 40 institutions financières coordonnées par l'Institute of International FinanceRéserves de banque centrale tokenisées plus dépôts de banque commerciale tokenisésPrototype achevé le 27 mai 2026, test en valeur réelle en juillet 2026Teste directement l'hypothèse « le registre unifié peut remplacer la correspondance bancaire », avec la conformité embarquée dans les contrats intelligents. La BRI insiste : ce n'est pas un produit
Nexus / Nexus Global PaymentsSociété sans but lucratif de droit singapourien constituée le 26 mars 2025 par les banques centrales d'Inde, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour et ThaïlandeAucune MNBC : monnaie de banque commerciale sur les systèmes instantanés existantsBlueprint achevé en juillet 2024 ; jalons juridiques et techniques attendusLe concurrent le plus sérieux de l'approche MNBC : une seule connexion au réseau donne accès à tous les systèmes instantanés membres, avec un objectif de paiement en moins de 60 secondes
Fnality, Partior, Citi Token ServicesConsortiums et banques privéesDépôts tokenisés, adossés à un compte omnibus de banque centrale pour FnalityEn productionLa preuve qu'on peut obtenir le règlement 24/7 atomique sans que la banque centrale émette quoi que ce soit
Les quatre familles d'approche du règlement transfrontalier tokenisé
≈ 800 000 CHF
valeur réglée lors du test en valeur réelle de Project Agorá
BRI, page projet Agorá, juillet 2026
17
scénarios de transaction testés, de 9 000 à 125 000 CHF
BRI, page projet Agorá, juillet 2026
28
institutions financières et banques centrales participantes, en Asie, en Europe et en Amérique du Nord
BRI, page projet Agorá, juillet 2026
32
organisations observatrices de mBridge en octobre 2024, dont la BCE, la Fed, la RBI, la SARB, le FMI et la Banque mondiale
BRI, page projet mBridge

Ces chiffres appellent deux observations. En premier lieu, les volumes restent expérimentaux. Un test en valeur réelle à 800 000 CHF sur 17 scénarios valide une chaîne juridique et technique, sans atteindre le volume d'un rail de paiement en exploitation. En second lieu, la géopolitique a déjà tranché une partie du sujet. mBridge, seul projet multi-MNBC réellement fonctionnel, est piloté par un consortium centré sur Hong Kong, Pékin, Bangkok, Abou Dhabi et Riyad, sans la BRI. Le projet transfrontalier structurant du G20, Nexus, a de son côté délibérément écarté la MNBC pour interconnecter des systèmes instantanés existants. La démonstration la plus avancée de cette voie est UPI-PayNow (2023), première interconnexion directe au monde de deux systèmes de paiement instantané nationaux. Elle est opérée par NPCI International Payments Ltd et Banking Computer Services, sous l'autorité de la RBI et de la MAS.

ℹ️
Les projets clos valent autant que les projets vivants
Plusieurs projets fréquemment cités sont clos, et leur mention au présent donne une image fausse de l'état des infrastructures. Project Aber (Saudi Central Bank et Banque centrale des Émirats arabes unis, 2019) a produit la première MNBC de gros bilatérale entre deux banques centrales souveraines. Project Dunbar a été conduit en 2021 par le BIS Innovation Hub avec la Reserve Bank of Australia, Bank Negara Malaysia, la MAS et la South African Reserve Bank. Son rapport a identifié les trois obstacles restés d'actualité, à savoir accès des non-résidents, gouvernance partagée, respect des règles juridictionnelles. Project Jura (Banque de France et Banque nationale suisse, 2021) a réglé des transactions PvP et DvP réelles en MNBC de gros euro et franc. Project Mariana a été conduit par trois centres du BIS Innovation Hub avec la Banque de France, la MAS et la BNS. Son rapport final, publié le 28 septembre 2023, décrit le remplacement du teneur de marché bancaire par un teneur de marché automatisé. Project Icebreaker (Banque d'Israël, Norges Bank, Sveriges Riksbank, 2022) et Project Agila (Bangko Sentral ng Pilipinas, 2022) sont également terminés. Le programme pilote de MNBC de détail de la Bank of Thailand a été mené jusqu'au bout du cycle transactionnel, puis clos sans émission.

Le dispositif chinois est le seul à articuler une MNBC de détail de masse et une ambition transfrontalière outillée. L'e-CNY International Operation Center a été officiellement lancé à Shanghai le 24 septembre 2025, sous les principes affichés par la PBoC de « non-perturbation, conformité et interopérabilité ». Trois plateformes ont été annoncées, e-CNY Cross-Border Digital Payment Platform, e-CNY Blockchain Service Platform et Digital Asset Platform. En juin 2026, 26 institutions financières s'y sont enregistrées comme participants directs, dont Standard Chartered China et des succursales de banques chinoises en Thaïlande, à Singapour, au Laos et au Qatar. Le renminbi transfrontalier dispose par ailleurs de CIPS, rail de règlement qui a traité en 2025 8,44 millions d'opérations pour 180 150 milliards de RMB. CIPS comptait 210 participants directs et 1 619 participants indirects au 30 juin 2026, et il reste pourtant dépendant de SWIFT pour la messagerie sur plus de 80 % de ses flux.

Ce que cela change concrètement pour un PSP

L'intégration d'une MNBC de détail dans une chaîne d'acceptation remet en cause plusieurs hypothèses sur lesquelles les systèmes existants ont été construits, à commencer par l'identité de l'émetteur, la réversibilité de l'opération et l'absence de limite au solde détenu. Aucune des trois ne tient, et le tableau ci-dessous en ajoute d'autres. Les écarts qui en résultent apparaissent au service client, dans la réconciliation et dans les chiffres de litiges, plutôt que dans les caractéristiques annoncées de l'instrument. Les ruptures décrites ci-après valent quel que soit le pays d'exercice.

HypothèseCarteVirement instantanéMNBC de détail
Émetteur de l'instrumentBanque commercialeBanque commercialeBanque centrale
Risque de contrepartie porteurSur l'émetteurSur la banque du payeurAucun : le passif est celui de la banque centrale
RéversibilitéChargeback : plusieurs mois de fenêtreQuasi nulle une fois exécutéNulle : le règlement en monnaie centrale est définitif
Protection de l'acheteurIntégrée au schemeÀ construire ailleursÀ construire dans le rulebook : c'est un chantier explicite du schéma euro numérique
Solde détenableIllimité côté commerçantIllimitéPlafonné, voire interdit aux personnes morales
Échec possible côté bénéficiaireNonNonOui : plafond atteint, d'où la cascade
Économie pour l'acquéreurInterchange + frais de scheme + margeFrais faibles, marge de serviceCommission plafonnée, avec une clé de partage fixée par la réglementation
Carte, virement instantané, MNBC : ce qui n'est plus vrai
⚠️
L'absence de chargeback est un risque commercial, pas un cadeau
Le chargeback remplit deux fonctions distinctes dans l'écosystème de la carte. Il ouvre au porteur une voie de remboursement en cas d'opération contestée, et il rassure l'acheteur assez pour qu'il paie à distance un vendeur inconnu. Sur un instrument irrévocable, ces deux fonctions disparaissent, et la confiance doit être établie par d'autres moyens. Les voies envisagées sont le cadre de gestion des litiges du schéma, le séquestre, les garanties contractuelles, ou la limitation de la MNBC aux cas d'usage de proximité et de faible montant. Une ouverture de la MNBC au commerce en ligne sans réponse à cette question expose les commerçants à la fraude à la livraison et les porteurs à une escroquerie sans recours. Ce scénario est exactement celui qui a fait la mauvaise réputation des virements instantanés dans plusieurs marchés.
  • Réconciliation : prévoir la double écriture. Un encaissement avec cascade produit un mouvement en MNBC et un mouvement sur le compte lié, pour une seule commande. Le rapprochement doit se faire sur la référence de commande, pas sur l'instrument.
  • Codes d'échec : en créer de nouveaux. « Bénéficiaire au plafond », « compte lié indisponible », « portefeuille hors ligne non synchronisé » n'ont aucun équivalent carte. Les remonter en refus générique rend l'exploitation aveugle.
  • Hors ligne : accepter la réconciliation différée. Les paiements réalisés sans réseau ne remontent qu'à la resynchronisation. Le journal de caisse et les états de règlement divergeront temporairement : c'est normal, encore faut-il l'avoir prévu et l'expliquer au commerçant.
  • Acceptation obligatoire : cartographier son parc. Là où la loi impose l'acceptation avec des exemptions de taille (zone euro en négociation, Russie par la loi), la première tâche est de savoir quels commerçants du portefeuille sont dans le champ et à quelle date.
  • Tarification : ne pas modéliser une marge unitaire. Sur un instrument à commission plafonnée et à clé de partage réglementée, la valeur d'un PSP se trouve dans les services adjacents (encaissement omnicanal, réconciliation, gestion des litiges, pilotage) et non dans le point de base.
  • Ne jamais promettre une date d'émission. Sur les trois grands projets (euro numérique, livre numérique, yen numérique), aucune décision d'émettre n'a été prise, et chacun est suspendu à une décision législative ou politique.
🇨🇳
Chine : un pilote plus gros que la plupart des systèmes nationaux
Plus de 3,4 milliards d'opérations et 16 700 milliards de RMB cumulés à décembre 2025, 22 institutions opératrices agréées début 2026, un centre d'opérations internationales à Shanghai depuis septembre 2025. Officiellement toujours un pilote. La posture d'un PSP doit être l'intégration opérationnelle, pas l'attente d'un lancement.
🇷🇺
Russie : l'acceptation imposée par la loi
Le seul marché où le calendrier d'adoption est fixé par le législateur : 1er septembre 2026 pour les grandes banques et les commerces au-delà de 120 M RUB de chiffre d'affaires, 2027 au-delà de 30 M RUB, 2028 entre 20 et 30 M RUB, avec exemption sous 5 M RUB ou en zone sans accès internet.
🇪🇺
Zone euro : distribution et acceptation encadrées
Acceptation obligatoire avec exemptions de taille, commission commerçant plafonnée, clé de partage réglementée entre PSP distributeur et PSP acquéreur, rulebook et certification. Émission possible en 2029, sous réserve d'un règlement européen non encore adopté.
🇺🇸
États-Unis : rien à préparer, par la loi
MNBC de détail interdite par le décret 14178 (janvier 2025) puis par une disposition législative de juin 2026. Le sujet équivalent, sur ce marché, s'appelle stablecoin, et il relève d'une autre feuille de route.
🔑
Ce qu'il faut retenir en une phrase
Sur cinq ans, la MNBC qui affectera réellement l'activité d'un PSP n'est probablement pas celle du détail. La MNBC de gros et les dépôts tokenisés changent la mécanique du règlement transfrontalier et celle de la liquidité intrajournalière. La MNBC de détail continue de chercher, dans presque tous les marchés qui l'ont émise, une raison d'être utilisée de préférence au paiement instantané ou au mobile money déjà en place.