Ce qu'est une MNBC, et ce que presque tout le monde appelle MNBC à tort
Une monnaie numérique de banque centrale (MNBC, en anglais CBDC) est une créance sur la banque centrale, libellée dans l'unité de compte nationale et détenue sous forme numérique. Elle est mise à la disposition d'agents qui n'ont normalement pas accès au bilan de la banque centrale. Le critère qui sépare une MNBC des autres instruments de paiement est l'émetteur de la créance, et non la forme technique qu'elle prend. Le solde d'un compte bancaire est une créance sur une banque commerciale ; un stablecoin est une créance sur son émetteur privé ; un billet et une MNBC sont des créances sur la banque centrale. La technologie employée, le recours ou non à un registre distribué et l'existence d'une application mobile relèvent de l'implémentation et varient d'un projet à l'autre. Aucun de ces choix n'entre dans la définition.
| Instrument | Émetteur | La créance porte sur | Ce qui la protège | Exemple réel |
|---|---|---|---|---|
| Espèces | Banque centrale | La banque centrale | Rien d'autre : c'est le passif ultime | Billets en circulation |
| MNBC de détail | Banque centrale | La banque centrale | Rien d'autre : même statut que le billet | Sand Dollar, JAM-DEX, eNaira |
| Dépôt bancaire | Banque commerciale | La banque | Garantie des dépôts, supervision prudentielle | Solde d'un compte courant |
| Monnaie électronique | Établissement de monnaie électronique | L'EME | Cantonnement des fonds sur compte de cantonnement | Wallets prépayés, cartes cadeaux |
| Stablecoin | Émetteur privé | L'émetteur (si le jeton est remboursable) | Réserves, et un régime d'agrément là où il en existe un | EURCV, émis par SG-FORGE depuis 2023 |
Bakong est le système de paiement national du Cambodge, opéré depuis 2020 par la National Bank of Cambodia sur une infrastructure à registre distribué (Hyperledger Iroha), en bi-devise riel/dollar. Il a traité 1,325 milliard d'opérations en 2025 (National Bank of Cambodia). La presse le présente régulièrement comme la MNBC la plus adoptée au monde. Les soldes qui y circulent sont pourtant des dépôts de banques commerciales tokenisés, et non de la monnaie centrale. Bakong reste un système de paiement national exploité par la banque centrale et un levier de dédollarisation de premier plan, sans entrer dans la définition d'une MNBC.
- « MNBC » ≠ « blockchain » : le Sand Dollar, JAM-DEX et l'eNaira reposent sur des architectures variées ; le Drex brésilien a au contraire abandonné fin 2025 une large part de sa composante DLT pour coûts de maintenance et confidentialité non résolue, au profit d'un modèle plus centralisé.
- « MNBC » ≠ « paiement instantané » : PIX, UPI, PromptPay ou le SEPA Instant règlent en monnaie de banque commerciale, avec règlement final en monnaie centrale entre banques. Rien n'y est une MNBC.
- « MNBC » ≠ « dépôt tokenisé » : Fnality (Sterling Fnality Payment System, en production depuis 2023) adosse ses jetons à un compte omnibus à la Banque d'Angleterre. La banque centrale ne tokenise rien, elle héberge le collatéral. Partior (coentreprise J.P. Morgan / DBS / Temasek, 2021) et Citi Token Services (2024) tokenisent des dépôts bancaires.
- « MNBC lancée » ≠ « MNBC adoptée » : trois pays seulement ont émis une MNBC de détail hors pilote, et aucun des trois n'a atteint ses objectifs d'usage. La suite de ce dossier ne parle presque que de cela.
L'état réel du monde : 146 juridictions, trois lancements, une interdiction
L'état de déploiement des MNBC se lit sur trois compteurs distincts, le nombre de juridictions qui explorent le sujet, le nombre de pilotes en cours et le nombre d'émissions effectives. Les ordres de grandeur qu'ils donnent n'ont rien de comparable. Presque toutes les banques centrales du monde travaillent sur le sujet ; presque aucune n'a émis. Trois MNBC de détail seulement sont sorties du stade pilote, aux Bahamas, en Jamaïque et au Nigeria, et les trois partagent le même diagnostic. Les trois systèmes fonctionnent, alors qu'aucun n'a atteint ses objectifs d'usage. Une union monétaire a fermé la sienne, une autre banque centrale a arrêté son pilote, et la première puissance économique mondiale s'est interdit d'en émettre une par la loi.
| Système | Banque centrale | Statut | Ce qu'il faut en retenir |
|---|---|---|---|
| Sand Dollar | Central Bank of The Bahamas | Production, depuis 2020 | Première au monde hors pilote. 1 024 816 dollars bahaméens (BSD, à parité avec le dollar américain) en circulation en mars 2023, 101 636 portefeuilles particuliers, 1 512 portefeuilles commerçants dont 455 actifs (banque centrale, avril 2023). L'objectif d'inclusion financière visait une population déjà bancarisée. |
| JAM-DEX | Bank of Jamaica | Production, depuis 2022 | Première MNBC au monde à recevoir le cours légal. Distribuée via des portefeuilles agréés, dont Lynk et JN Bank. Goulot d'étranglement identifié publiquement par la banque centrale : la conversion du parc de terminaux commerçants. |
| eNaira | Central Bank of Nigeria | Production, depuis 2021 | Cas d'école d'échec d'adoption : la quasi-totalité des portefeuilles ouverts n'a jamais servi. 29 milliards NGN d'opérations cumulées à trois ans (BusinessDay, 2024). Jamais fermée : la Nigeria Payments System Vision 2028 (juin 2026) la repositionne sur les paiements de l'État vers les particuliers et le transfrontalier. |
| e-CNY / 数字人民币 | Banque populaire de Chine | Pilote depuis 2019, jamais officiellement lancé | Le plus grand pilote de MNBC de détail au monde, et toujours un pilote. Plus de 3,4 milliards d'opérations et un cumul de 16 700 milliards de RMB à décembre 2025 (Atlantic Council CBDC Tracker). |
| e₹ (Digital Rupee) | Reserve Bank of India | Pilote depuis 2022, en groupe fermé | 13 banques et 26 villes à l'origine. Encours de 771,7 crore de roupies au 31 mars 2026, en baisse de 24 % sur un an (RBI, rapport annuel 2025-26) : la MNBC de détail ne trouve pas son marché face à UPI. |
| Rouble numérique | Banque de Russie | Pilote, avec adoption imposée par la loi | Calendrier d'acceptation obligatoire en trois vagues, du 1er septembre 2026 au 1er septembre 2028, calibré sur la taille des banques et le chiffre d'affaires des commerçants (Banque de Russie, 2026). |
| DCash | Eastern Caribbean Central Bank | Arrêtée le 12 janvier 2024 | 34 mois d'exploitation, dont une panne de deux mois en 2022 due à un certificat expiré et à une version obsolète de la plateforme. Référence obligatoire de toute analyse de risque opérationnel. |
| e-krona | Sveriges Riksbank | Arrêtée (pilote 2017-2024) | La banque centrale du pays le plus avancé vers le sans-espèces a conclu qu'il n'existait pas de justification suffisante pour émettre, et s'est redéployée sur la résilience des espèces. |
| Dollar canadien numérique | Banque du Canada | Abandonné | Après trois ans de conception et de consultation publique, redéploiement sur la recherche générale, la supervision des PSP et le transfrontalier. |
| MNBC de détail américaine | Federal Reserve (aucune émission) | Interdite en droit | Décret 14178 du 23 janvier 2025, puis disposition législative de juin 2026. Un projet interdit, et non simplement abandonné : la nuance compte pour toute feuille de route produit. |
La motivation déclarée des banques centrales s'est déplacée au cours des dernières années. Plus d'une juridiction sur trois déclare avoir accéléré ses travaux sur la MNBC en raison du développement des stablecoins et des cryptoactifs (BRI, enquête 2024). La disparition des espèces, longtemps présentée comme le motif principal, cède la place à la concurrence de la monnaie privée numérique. Ce déplacement se lit dans les projets effectivement engagés, qui comportent moins de portefeuilles grand public et beaucoup plus d'infrastructures de règlement de gros que ceux de la période précédente.
Détail et gros : deux projets qui portent le même nom et n'ont rien de commun
Le terme MNBC recouvre deux instruments distincts, qui ne partagent ni les utilisateurs, ni les risques, ni le calendrier, ni même le problème à résoudre. La MNBC de détail met de la monnaie centrale entre les mains du public, si bien qu'elle touche à la structure des dépôts bancaires, à la vie privée et au cours légal. La MNBC de gros donne aux institutions financières un jeton de règlement en monnaie centrale utilisable sur des plateformes programmables. Elle ne concerne que des acteurs déjà titulaires d'un compte à la banque centrale, et elle ne pose donc aucune question de désintermédiation. Le sigle est la seule chose que les deux instruments partagent, et plusieurs banques centrales conduisent l'un sans conduire l'autre.
| Critère | MNBC de détail | MNBC de gros |
|---|---|---|
| Utilisateurs | Particuliers, commerçants, entreprises | Banques et institutions financières déjà titulaires d'un compte de banque centrale |
| Nouveauté réelle | Un accès inédit au bilan de la banque centrale pour le public | Un nouveau support technique pour un accès qui existe déjà depuis toujours |
| Risque structurant | Désintermédiation bancaire, ruée numérique sur les dépôts, vie privée | Risque opérationnel et juridique de la plateforme, gouvernance multi-juridictionnelle |
| Problème résolu | Souveraineté monétaire, résilience du paiement, inclusion (revendiquée) | Règlement atomique livraison contre paiement et paiement contre paiement sur actifs tokenisés, disponibilité 24/7 |
| Maturité | Trois lancements réels, aucun succès d'adoption | Des règlements en valeur réelle et juridiquement définitifs existent déjà |
| Exemple à citer | Sand Dollar, JAM-DEX, eNaira, e-CNY | Project Helvetia phase III, CBDC de gros en dollar de Singapour, Project Ensemble |
La MNBC de gros a dépassé le stade de l'expérimentation de laboratoire. Le seul cas au monde de MNBC de gros émise en valeur réelle et utilisée pour régler des transactions sur titres tokenisés est Project Helvetia phase III. Ce projet est conduit depuis 2023 par la Banque nationale suisse avec SIX Digital Exchange et la BRI. Les règlements y sont juridiquement définitifs. L'existence de ce cas écarte l'affirmation selon laquelle aucune MNBC de gros n'aurait jamais été émise.
Direct, intermédié, plateforme : qui tient le client
La distribution d'une MNBC de détail se répartit entre trois architectures, qui se distinguent par le teneur du compte ou du portefeuille et par l'acteur qui fait face au client. Le choix entre elles fixe qui réalise l'entrée en relation, qui supporte le coût de l'application, qui accède aux données, et si un PSP a un rôle ou n'en a aucun. Le modèle direct (à un niveau) fait de la banque centrale le teneur de compte et l'interlocuteur du public. Le modèle intermédié (à deux niveaux) confie l'émission à la banque centrale et la distribution à des intermédiaires agréés, exactement comme pour les billets. Le modèle plateforme est une variante du précédent, dans laquelle la banque centrale n'exploite volontairement que le cœur du système et laisse toute l'interface au secteur privé.
| Modèle | Teneur du compte / portefeuille | Qui fait le KYC | Rôle d'un PSP | Cas réels |
|---|---|---|---|---|
| Direct (un niveau) | La banque centrale elle-même | La banque centrale | Quasi nul côté émission ; reste l'acceptation commerçant | eNaira à son lancement (2021), modèle explicitement remis en cause depuis |
| Intermédié (deux niveaux) | Des intermédiaires agréés | L'intermédiaire distributeur | Central : distribution, portefeuille, support, acceptation | e-CNY (22 institutions opératrices), euro numérique (PSP), JAM-DEX (portefeuilles agréés dont Lynk et JN Bank) |
| Plateforme | Le secteur privé, sur un cœur exploité par la banque centrale | Les prestataires privés | Maximal : la banque centrale se retire délibérément de l'expérience utilisateur | Livre numérique, modèle retenu par la Bank of England / HM Treasury |
Le modèle intermédié fixe une répartition des coûts défavorable au distributeur. La banque centrale émet gratuitement une créance sur elle-même, et laisse à des acteurs privés la charge de l'entrée en relation, de l'application, du support client et de la lutte anti-fraude. L'instrument distribué ne produit ni flottant, ni dépôts, ni intérêts. Un intermédiaire supporte donc les coûts de la distribution sans disposer des recettes qu'un encours de dépôts lui procure habituellement. La rémunération des intermédiaires occupe pour cette raison une place importante dans le dossier européen, et la question du financement de la distribution se pose dans les mêmes termes sur les autres projets de MNBC.
- Israël admet les non-banques. Le design préliminaire du shekel numérique, publié par la Banque d'Israël en mars 2025, retient un modèle à deux niveaux ouvert à des intermédiaires non bancaires, un choix de conception qui redistribue directement la valeur vers les PSP.
- Singapour a répondu autrement. Project Orchid de la Monetary Authority of Singapore (2021) a conclu non pas à une MNBC de détail, mais à un protocole de Purpose Bound Money applicable aux dépôts tokenisés et aux stablecoins : la fonction visée était la programmabilité, pas l'émetteur.
- Le Japon avance volontairement lentement. La Banque du Japon conduit depuis avril 2023 un Pilot Program avec un CBDC Forum, après deux phases de preuve de concept (2021-2023), et conditionne explicitement toute émission à un cadre législatif et à un débat public.
- Le Ghana n'a jamais généralisé. L'eCedi de la Bank of Ghana, annoncé en juin 2021 et conçu avec Emtech, avec une capacité de paiement hors ligne revendiquée, est resté au stade du pilote dans un pays où le mobile money couvre déjà l'essentiel du paiement de détail.
Plafonds, cascade et rémunération : les trois paramètres qui décident de tout
Une MNBC de détail sans limite de détention exposerait le système bancaire à un transfert massif des dépôts. En cas de tension, rien n'empêcherait un déposant de transférer instantanément l'intégralité de son compte vers un actif sans risque de contrepartie, disponible 24/7 et garanti par la banque centrale. Ce risque de ruée numérique explique que tous les projets sérieux de MNBC de détail intègrent des freins à la détention. Ces freins déterminent l'expérience de paiement, le taux d'échec des opérations et la viabilité commerciale du dispositif.
| Paramètre | Ce que c'est | Pourquoi il existe | Ce qu'il casse en pratique |
|---|---|---|---|
| Plafond de détention | Un solde maximal par personne | Empêcher la substitution massive des dépôts bancaires | Un paiement entrant peut être refusé faute de place chez le bénéficiaire, inacceptable pour un commerçant |
| Cascade (waterfall) | L'excédent au-dessus du plafond bascule automatiquement vers un compte bancaire lié | Rendre le plafond invisible côté bénéficiaire | Impose un compte bancaire lié obligatoire, donc exclut celui qui n'en a pas, alors que l'inclusion est l'argument affiché |
| Cascade inverse (reverse waterfall) | Le compte lié réapprovisionne automatiquement le portefeuille si le solde MNBC est insuffisant | Éviter les échecs de paiement à l'émission | Crée une dépendance temps réel au compte bancaire : une indisponibilité du compte lié fait échouer le paiement MNBC |
| Non-rémunération | La MNBC ne porte pas d'intérêt | Rendre la détention peu attractive comme placement | Aucune raison économique de détenir : l'usage doit être porté par le seul confort de paiement |
| Détention par les personnes morales | Interdite ou fortement limitée | Les trésoreries d'entreprise sont le vecteur de fuite le plus rapide | Un commerçant ne peut pas stocker ce qu'il encaisse : conversion permanente à gérer |
PLAFOND = 3000.00 hypothese testee par la BCE (rapport de cloture, oct. 2025)
--- ENCAISSEMENT (waterfall) -------------------------------------
solde_mnbc = 2 850.00
montant_recu = 400.00
place_restante = PLAFOND - solde_mnbc = 150.00
si montant_recu <= place_restante :
crediter la totalite en MNBC
sinon :
crediter 150.00 en MNBC
basculer 250.00 vers le compte bancaire lie <-- CASCADE
-> UNE operation pour le payeur, DEUX ecritures a reconcilier
--- PAIEMENT (reverse waterfall) ---------------------------------
solde_mnbc = 40.00
montant_a_payer = 120.00
manque = 80.00
approvisionner 80.00 depuis le compte bancaire lie <-- CASCADE INVERSE
puis regler 120.00 en MNBC
POINT DE RUPTURE : si le compte lie est indisponible,
le paiement MNBC echoue alors que le porteur "avait l'argent".
Ce cas doit avoir son code d'echec propre et son parcours de repli.Les plafonds envisagés hors de la zone euro reposent sur des ordres de grandeur et sur des logiques différents. La Bank of England évoque pour le livre numérique un plafond de détention envisagé autour de 10 000 £. En Chine, un cadre de gestion entré en vigueur le 1er janvier 2026 rapproche l'e-CNY d'une monnaie de dépôt potentiellement rémunérable, alors qu'il était jusque-là conçu comme un simple substitut de billets. Cette évolution déplace radicalement la question de la concurrence avec les dépôts bancaires, puisqu'un instrument rémunéré se compare directement à un compte. Le Kazakhstan aborde le sujet sous un autre angle. Le tenge numérique est piloté depuis 2023 par la Banque nationale du Kazakhstan avec la National Payment Corporation. Le gouverneur de la banque centrale le décrit comme un outil de transparence et de contrôle des transactions du secteur public (Astana Times, novembre 2025), et non comme un moyen de paiement de détail généralisé.
- Un plafond crée un nouveau code d'échec qui n'existe nulle part dans le monde de la carte : « bénéficiaire au plafond ». Il doit être traité côté acceptation, pas remonté brut au commerçant.
- La cascade double les écritures. Un encaissement unique peut produire deux mouvements sur deux instruments différents : la réconciliation commerçant doit les rapprocher d'une seule commande.
- La cascade inverse crée une dépendance externe au compte bancaire lié, avec sa propre disponibilité et ses propres horaires. Le SLA du paiement MNBC ne peut pas être meilleur que celui du compte lié.
- L'interdiction de détention par les personnes morales, poussée par le Parlement européen, oblige à concevoir une conversion automatique et immédiate à l'encaissement : le commerçant n'a jamais de solde en MNBC.
Vie privée, hors ligne et programmabilité : là où le débat est vraiment
La MNBC est le seul moyen de paiement dont l'acceptabilité politique dépend d'une propriété technique du système, ce que l'État peut voir des paiements. L'architecture des projets sérieux est explicitement conçue pour que la banque centrale ne dispose pas des identités des porteurs. Dans le dispositif de l'euro numérique, l'Eurosystème traite des identifiants pseudonymes, et la BCE indique qu'elle « ne sera pas en mesure de relier une transaction à une personne physique » (rapport de clôture de la phase de préparation, octobre 2025). L'identité reste chez l'intermédiaire distributeur, qui la détient déjà au titre de ses obligations LCB-FT.
| Acteur | En ligne | Hors ligne | Comparaison espèces |
|---|---|---|---|
| Banque centrale | Identifiants pseudonymes, pas d'identité | Rien : la transaction ne remonte pas à l'Eurosystème | Ne voit rien |
| Intermédiaire distributeur | Identité (KYC) et opérations de son client | Approvisionnement et retrait du portefeuille, pas les paiements intermédiaires | Voit les retraits au distributeur |
| PSP acquéreur du commerçant | Les encaissements de son commerçant | Les encaissements, à la remise | Voit les dépôts d'espèces |
| Tiers | Rien | Rien | Rien |
Le paiement hors ligne désigne une opération réglée directement entre deux appareils, sans connexion au réseau. C'est la brique la plus difficile et la plus décisive. Elle repose sur un élément sécurisé embarqué dans l'appareil, qui conserve la valeur et les détails de la transaction localement. Aucun serveur n'intervient. Ce mode de fonctionnement est le seul à atteindre un niveau de confidentialité comparable à celui des espèces, et le seul à autoriser le paiement quand le réseau tombe. La résilience ainsi obtenue justifie une part importante de l'investissement public. Le prix à payer est une exposition au risque de double dépense que seul le matériel contient, et une réconciliation nécessairement différée. Dans les négociations européennes, le Conseil exige que le payeur puisse choisir entre le paiement en ligne et le paiement hors ligne partout où l'acceptation est obligatoire. Un commerçant soumis à cette obligation doit donc supporter deux parcours d'encaissement distincts.
- Inde, programmabilité assumée et ciblée. La Reserve Bank of India oriente l'e₹ vers la programmabilité appliquée aux subventions (dispositifs conduits au Gujarat, à Puducherry et à Chandigarh) plutôt que vers le paiement quotidien, où UPI est déjà installé.
- Kazakhstan, traçabilité de la dépense publique. Le tenge numérique est présenté par la Banque nationale du Kazakhstan comme un outil de transparence et de contrôle des transactions du secteur public, notamment sur les marchés publics.
- Singapour, la programmabilité sans MNBC. Purpose Bound Money, issu de Project Orchid (Monetary Authority of Singapore, depuis 2021), applique la logique d'usage affecté à des dépôts tokenisés et à des stablecoins : la démonstration qu'on peut obtenir la fonction sans émettre de monnaie centrale de détail.
- Nigeria, recentrage sur le paiement public. La Nigeria Payments System Vision 2028 repositionne l'eNaira sur les paiements de l'État vers les particuliers et sur le transfrontalier : le cas d'usage qui survit à l'échec de l'adoption grand public est le versement public.
- Russie, la contrainte par la loi plutôt que par le code. Le rouble numérique n'a pas besoin d'être programmable pour être imposé : l'obligation d'acceptation est inscrite dans la loi, avec un calendrier échelonné de 2026 à 2028.
L'euro numérique : le projet le plus documenté du monde, et le plus contraignant pour un PSP
L'euro numérique est le seul grand projet de MNBC de détail dont le rulebook, le modèle économique, les coûts et les débats législatifs sont publics. Il sert de référence de conception à des banques centrales situées hors de la zone euro. Le projet présente en outre une caractéristique que les autres programmes de cette taille n'ont pas. La distribution y serait obligatoire pour une partie des prestataires, et l'acceptation obligatoire pour une partie des commerçants. Le périmètre de diffusion serait donc arrêté par le règlement européen, et non par la demande des utilisateurs et des commerçants.
| Sujet | Position du Conseil | Position du Parlement | Impact opérationnel |
|---|---|---|---|
| Fixation du plafond | Décision d'exécution du Conseil, à majorité qualifiée renforcée | Acte délégué de la Commission, sur recommandation de la BCE | Décide du taux d'échec « bénéficiaire au plafond » et de la fréquence des cascades |
| Détention par les personnes morales | Renvoi des modalités à la BCE | Quasi-interdiction | Si interdit : conversion automatique à l'encaissement, aucun solde commerçant |
| Acceptation obligatoire | Exceptions selon le type et la taille de l'entité | Exclusion explicite des petites et micro-entreprises | Détermine la taille du parc d'acceptation à équiper |
| Choix en ligne / hors ligne | Le payeur doit pouvoir choisir partout où l'acceptation est obligatoire | – | Deux parcours à supporter au point de vente, pas un |
| Durée du régime tarifaire transitoire | Dix ans au maximum | Prolongeable si le bilan est favorable | Détermine l'horizon d'amortissement de l'investissement PSP |
- Lire le rulebook, pas les communiqués. La version 0.91 (juillet 2026) porte déjà les exigences fonctionnelles et non fonctionnelles, le cadre de gestion des litiges et les spécifications de certification : c'est le document qui détermine le coût du projet d'un PSP.
- Anticiper la certification. Un schéma de paiement avec rulebook implique un processus de conformité et de certification par acteur et par canal, avec un calendrier que personne ne maîtrise en fin de course.
- Traiter le hors ligne comme un projet matériel. L'élément sécurisé implique une dépendance à l'appareil, à son cycle de vie et à ses fournisseurs. Ce n'est pas un chantier logiciel.
- Ne pas confondre décision et calendrier. L'émission reste conditionnée à l'adoption d'un règlement européen non adopté au moment où ces lignes sont écrites. Un plan produit qui traite 2029 comme une certitude engage l'entreprise sur un pari législatif.
mBridge, Agorá et le transfrontalier : là où la MNBC produit une vraie valeur
La MNBC de gros est appliquée au transfrontalier pour traiter les limites de la correspondance bancaire. Un paiement transfrontalier classique enchaîne plusieurs banques correspondantes, réparties sur des fuseaux horaires et des plages d'ouverture différents, avec des expositions intrajournalières et des délais qui se comptent en jours. Les plateformes multi-MNBC visent à remplacer cette chaîne par un registre unifié où les jambes en devises se règlent simultanément et définitivement. Deux projets occupent l'essentiel du champ, et leurs trajectoires institutionnelles diffèrent nettement.
| Projet | Porteur | Nature de la monnaie | Statut | Ce qui le distingue |
|---|---|---|---|---|
| Project mBridge | HKMA, PBoC (Digital Currency Research Institute), Bank of Thailand, Central Bank of the UAE, Saudi Central Bank | MNBC de gros de plusieurs banques centrales | Produit minimum viable depuis mi-2024, poursuivi par les partenaires | Chaque banque centrale fondatrice exploite un nœud validateur sur le mBridge Ledger. La BRI a annoncé en octobre 2024 remettre le projet aux partenaires. Le seul projet multi-MNBC réellement en fonctionnement est donc piloté hors du cadre de la BRI |
| Project Agorá | BIS Innovation Hub, sept banques centrales et l'Eurosystème, plus de 40 institutions financières coordonnées par l'Institute of International Finance | Réserves de banque centrale tokenisées plus dépôts de banque commerciale tokenisés | Prototype achevé le 27 mai 2026, test en valeur réelle en juillet 2026 | Teste directement l'hypothèse « le registre unifié peut remplacer la correspondance bancaire », avec la conformité embarquée dans les contrats intelligents. La BRI insiste : ce n'est pas un produit |
| Nexus / Nexus Global Payments | Société sans but lucratif de droit singapourien constituée le 26 mars 2025 par les banques centrales d'Inde, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour et Thaïlande | Aucune MNBC : monnaie de banque commerciale sur les systèmes instantanés existants | Blueprint achevé en juillet 2024 ; jalons juridiques et techniques attendus | Le concurrent le plus sérieux de l'approche MNBC : une seule connexion au réseau donne accès à tous les systèmes instantanés membres, avec un objectif de paiement en moins de 60 secondes |
| Fnality, Partior, Citi Token Services | Consortiums et banques privées | Dépôts tokenisés, adossés à un compte omnibus de banque centrale pour Fnality | En production | La preuve qu'on peut obtenir le règlement 24/7 atomique sans que la banque centrale émette quoi que ce soit |
Ces chiffres appellent deux observations. En premier lieu, les volumes restent expérimentaux. Un test en valeur réelle à 800 000 CHF sur 17 scénarios valide une chaîne juridique et technique, sans atteindre le volume d'un rail de paiement en exploitation. En second lieu, la géopolitique a déjà tranché une partie du sujet. mBridge, seul projet multi-MNBC réellement fonctionnel, est piloté par un consortium centré sur Hong Kong, Pékin, Bangkok, Abou Dhabi et Riyad, sans la BRI. Le projet transfrontalier structurant du G20, Nexus, a de son côté délibérément écarté la MNBC pour interconnecter des systèmes instantanés existants. La démonstration la plus avancée de cette voie est UPI-PayNow (2023), première interconnexion directe au monde de deux systèmes de paiement instantané nationaux. Elle est opérée par NPCI International Payments Ltd et Banking Computer Services, sous l'autorité de la RBI et de la MAS.
Le dispositif chinois est le seul à articuler une MNBC de détail de masse et une ambition transfrontalière outillée. L'e-CNY International Operation Center a été officiellement lancé à Shanghai le 24 septembre 2025, sous les principes affichés par la PBoC de « non-perturbation, conformité et interopérabilité ». Trois plateformes ont été annoncées, e-CNY Cross-Border Digital Payment Platform, e-CNY Blockchain Service Platform et Digital Asset Platform. En juin 2026, 26 institutions financières s'y sont enregistrées comme participants directs, dont Standard Chartered China et des succursales de banques chinoises en Thaïlande, à Singapour, au Laos et au Qatar. Le renminbi transfrontalier dispose par ailleurs de CIPS, rail de règlement qui a traité en 2025 8,44 millions d'opérations pour 180 150 milliards de RMB. CIPS comptait 210 participants directs et 1 619 participants indirects au 30 juin 2026, et il reste pourtant dépendant de SWIFT pour la messagerie sur plus de 80 % de ses flux.
Ce que cela change concrètement pour un PSP
L'intégration d'une MNBC de détail dans une chaîne d'acceptation remet en cause plusieurs hypothèses sur lesquelles les systèmes existants ont été construits, à commencer par l'identité de l'émetteur, la réversibilité de l'opération et l'absence de limite au solde détenu. Aucune des trois ne tient, et le tableau ci-dessous en ajoute d'autres. Les écarts qui en résultent apparaissent au service client, dans la réconciliation et dans les chiffres de litiges, plutôt que dans les caractéristiques annoncées de l'instrument. Les ruptures décrites ci-après valent quel que soit le pays d'exercice.
| Hypothèse | Carte | Virement instantané | MNBC de détail |
|---|---|---|---|
| Émetteur de l'instrument | Banque commerciale | Banque commerciale | Banque centrale |
| Risque de contrepartie porteur | Sur l'émetteur | Sur la banque du payeur | Aucun : le passif est celui de la banque centrale |
| Réversibilité | Chargeback : plusieurs mois de fenêtre | Quasi nulle une fois exécuté | Nulle : le règlement en monnaie centrale est définitif |
| Protection de l'acheteur | Intégrée au scheme | À construire ailleurs | À construire dans le rulebook : c'est un chantier explicite du schéma euro numérique |
| Solde détenable | Illimité côté commerçant | Illimité | Plafonné, voire interdit aux personnes morales |
| Échec possible côté bénéficiaire | Non | Non | Oui : plafond atteint, d'où la cascade |
| Économie pour l'acquéreur | Interchange + frais de scheme + marge | Frais faibles, marge de service | Commission plafonnée, avec une clé de partage fixée par la réglementation |
- Réconciliation : prévoir la double écriture. Un encaissement avec cascade produit un mouvement en MNBC et un mouvement sur le compte lié, pour une seule commande. Le rapprochement doit se faire sur la référence de commande, pas sur l'instrument.
- Codes d'échec : en créer de nouveaux. « Bénéficiaire au plafond », « compte lié indisponible », « portefeuille hors ligne non synchronisé » n'ont aucun équivalent carte. Les remonter en refus générique rend l'exploitation aveugle.
- Hors ligne : accepter la réconciliation différée. Les paiements réalisés sans réseau ne remontent qu'à la resynchronisation. Le journal de caisse et les états de règlement divergeront temporairement : c'est normal, encore faut-il l'avoir prévu et l'expliquer au commerçant.
- Acceptation obligatoire : cartographier son parc. Là où la loi impose l'acceptation avec des exemptions de taille (zone euro en négociation, Russie par la loi), la première tâche est de savoir quels commerçants du portefeuille sont dans le champ et à quelle date.
- Tarification : ne pas modéliser une marge unitaire. Sur un instrument à commission plafonnée et à clé de partage réglementée, la valeur d'un PSP se trouve dans les services adjacents (encaissement omnicanal, réconciliation, gestion des litiges, pilotage) et non dans le point de base.
- Ne jamais promettre une date d'émission. Sur les trois grands projets (euro numérique, livre numérique, yen numérique), aucune décision d'émettre n'a été prise, et chacun est suspendu à une décision législative ou politique.